Fès El Bali : Le défi d’une cité millénaire face à la « muséification »

Entre héritage idriside et exigences de la modernité, la plus ancienne médina du Maroc cherche l’équilibre parfait. Comment préserver l’authenticité d’un chef-d’œuvre de l’art islamique sans le figer dans le passé ? Voyage au cœur d’un patrimoine vivant. Un carrefour d’identités Fondée en 789 par Idris Ier, Fès est le fruit d’une alliance historique entre une élite arabe et les tribus amazighes. Ce mélange fondateur a donné naissance à une capitale spirituelle qui, dès le Moyen Âge, attirait érudits et artisans du monde entier. Si Casablanca est économique et Rabat politique, Fès demeure l’âme du pays. Plonger dans Fès el-Bali, c’est s’aventurer dans un labyrinthe de 9 000 ruelles. Ici, l’urbanisme n’est pas le fruit du hasard : l’étroitesse des rues offre une ombre naturelle contre la chaleur accablante et constituait jadis une défense impénétrable. Avec ses 350 mosquées et ses 200 fondouks, la médina s’étend sur 280 hectares de savoir-faire séculaire. Le dilemme de la conservation : Un équilibre fragile La reconnaissance de l’UNESCO en 1981 a révélé des visions divergentes. D’un côté, l’organisation internationale exige une authenticité stricte, refusant le béton au profit du mortier de chaux ou du bois de cèdre. De l’autre, les autorités marocaines doivent répondre aux besoins de 156 000 habitants réclamant des infrastructures modernes. Le cas des tanneries de Chouara est emblématique. Si l’UNESCO s’inquiète des rejets chimiques et de la pollution de l’oued Fès, le Maroc défend un processus artisanal manuel inchangé depuis le XIe siècle. Pour les autorités, fermer ces ateliers reviendrait à rompre une tradition économique vitale qui utilise encore le safran pour le jaune ou l’indigo pour le bleu. Le coût humain du patrimoine La vie dans un site classé impose des contraintes lourdes. Les habitants, souvent économiquement fragilisés, peinent à financer des restaurations traditionnelles coûteuses. Le tragique effondrement d’un immeuble en décembre 2025, ayant fait 22 victimes, a cruellement rappelé que la protection du patrimoine ne doit pas devenir un obstacle à la sécurité de base. Le défi est là : adapter les structures historiques (électricité, isolation, plomberie) pour qu’elles restent habitables, évitant ainsi l’exode des populations vers les quartiers modernes. Le tourisme : Sauveur et catalyseur Loin d’être une simple activité commerciale, le tourisme est le moteur de la renaissance de Fès. Il rend économiquement viable le travail des maalems (maîtres artisans). Un sac en cuir tanné végétalement ne peut rivaliser avec l’industrie de masse sans une clientèle en quête d’authenticité. Les succès sont réels : la restauration minutieuse de l’Université Al Quaraouiyine (fondée en 859) ou la réhabilitation du Fondouk Nejjarine en musée des arts du bois démontrent que le patrimoine peut générer ses propres revenus. Des initiatives comme le Festival des Musiques sacrées du monde transforment la médina en une scène culturelle globale, renforçant la fierté des jeunes générations pour leur héritage. Vers une authenticité dynamique Éviter la muséification signifie accepter que la médina est un « patrimoine vivant ». L’authenticité ne doit pas consister à figer les bâtiments dans le temps, mais à préserver les qualités essentielles — le tissu urbain dense, les zelliges, les cours fermées — tout en autorisant les adaptations nécessaires à la vie contemporaine. En fin de compte, Fès nous enseigne que la conservation la plus réussie est celle qui sert l’épanouissement humain. Ce n’est qu’à travers une approche équilibrée que la cité idriside pourra rester à la fois un chef-d’œuvre de l’histoire et une ville vibrante de modernité. Par Imane Leliège Traduit de l’anglais par Pr Mifdal Mohamed Professeur titulaire Études des médias, traduction et littérature Chef de département (langues et compétences transversales) Université Chouaib Doukkali -El Jadida Focus : La Restauration de Bab Boujloud Exemple parfait de restauration idéale, la célèbre porte bleue a été remise en état par des maîtres artisans utilisant les techniques séculaires du zellige, garantissant une stabilité structurelle sans trahir l’esthétique d’origine. Imane Leliège. Étudiante en Licence de Science Politique à l’UCO Angers, cet article est issu d’un travail d’analyse réalisé dans le cadre d’un échange Erasmus à l’Université de Zagreb, sous la direction de Mme Mirela Hrovatin. Imane explore ici les politiques mondiales du patrimoine appliquées à la réalité vivante de la médina de Fès.