Page d’histoire : Il était une fois le M22 de Goma Tsé-tsé

Marien Ngouabi présente deux cadavres à la population RETRO. Le mardi 24 avril 1973, il y a exactement 54 ans, le président de la République du Congo, le commandant Marien Ngouabi, présente à la population, qui avait été convoquée à un meeting au stade de la Révolution à Brazzaville, deux cadavres. Ce sont les corps de l’ancien lieutenant Ange Diawara et de son adjoint Jean-Baptiste Ikoko. Les deux hommes auraient été tués au cours d’une opération de l’armée contre le maquis du M22. Mais c’est quoi le M22 ? Les fondateurs du PCT Le 31 décembre 1968, le commandant Marien Ngouabi devient, à l’âge de 30 ans, le troisième président de la République du Congo. A la suite de la démission du président Alphonse Massamba-Débat. En vue de consolider son pouvoir, Marien Ngouabi organise du 29 au 31 décembre 1969, le congrès constitutif du nouveau parti unique : le Parti Congolais du Travail (PCT), d’obédience communiste. Parmi les 40 fondateurs de ce parti, on trouve les noms de Marien Ngouabi, Raoul Alfred, Ange Diawara, Joachim Yhomby Opango, Denis Sassou-Nguesso, Henri Lopez… Il s’appelait Ange Diawara Ange Diawara était le commandant de la Défense civile, la branche armée de la JMNR (Jeunesse du parti du président Massamba-Débat). Après la chute de ce dernier, Ange Diawara ayant préféré éviter l’affrontement avec l’armée nationale, la Défense civile est dissoute et ses éléments reversés dans l’Armée Populaire Nationale (APN). Ange Diawara devient lieutenant dans l’armée de terre. Membre du Bureau politique du PCT, Diawara est nommé par le président Ngouabi en avril 1970 ministre chargé des Eaux et Forêts. Il a 29 ans. Rivalité interne au sein du PCT Mais assez vite, il va se démarquer de l’entourage du président Ngouabi dont il dénonce de tendances à l’embourgeoisement, à la corruption et au népotisme. Il crée le concept d’Obumitri (oligarchie bureaucratique militaro-tribaliste) qu’il va populariser à travers le pays. Lors de la session extraordinaire du Comité Central du PCT du 27 au 31 décembre 1971, Diawara et ses camarades (Noumazalaye, Ndalla, Kimbouala-Nkaya, Combo-Matsiona, Bongou, Assoua) tentent de mettre le président Ngouabi en minorité. Ils lui reprochent son apathie face à la recrudescence de la corruption et une gestion ethnique du pouvoir. Mais ils échouent. En réaction, Ngouabi limoge Ange Diawara du gouvernement et du Conseil d’Etat. Mais Diawara reste au Bureau politique. La tentative de coup d’Etat du 22 février 1972 Le 22 février 1972, le président Marien Ngouabi est en séjour de travail à Pointe-Noire. Ange Diawara lance alors une opération de coup d’Etat contre le président Ngouabi. Lui et ses hommes prennent possession de la radio nationale et de l’aéroport de Brazzaville. Ils arrêtent plusieurs responsables politiques dans la capitale. Denis Sassou Nguesso, le commandant du groupement aéroporté, se trouve à Pointe-Noire où il a accompagné le président de la République. C’est le chef d’état-major de l’APN, le commandant Yhomby-Opango, qui va réagir énergiquement en faisant échec à la tentative de putsch. Dans le camp des putschistes, les ministres Prosper Matoumpa Mpolo et Elie Itsouhou ainsi que l’artiste-musicien Franklin Boukaka, auteur-compositeur de talent qui prônait l’unité de deux Congo dans sa célèbre chanson » Pont sur le Congo « , sont tués. Revenu en urgence à Brazzaville dans la soirée, le président Marien Ngouabi, à travers les hommes que le commandant Denis Sassou Nguesso a déployé dans la ville, reprend le contrôle de la situation. Ange Diawara entre en rébellion et crée le M22 Des dizaines de personnalités sont arrêtées à la suite de cette tentative de putsch. Parmi lesquelles, on peut citer : Lissouba, Noumazalaye, Ndalla, Combo Matsiona, Jean-Pierre Assoua, Alfred Raoul, Camille Bongou, Atondi-Momandjo. Les meneurs, Ange Diawara, Jean-Baptiste Ikoko et quelques-uns de leurs camarades, parviennent à s’échapper. Ils vont s’établir aux environs de Goma Tsé-tsé, à une cinquantaine de kilomètres de Brazzaville. Ils y créent un maquis à l’instar des maquis de Che Guevara en Amérique latine ou le maquis de Laurent-Désiré Kabila à Hewa-Bora à l’Est de la RDC. Leur mouvement prend le nom de M22 ; c’est-à-dire le mouvement du 22 février. Ces révolutionnaires congolais ont comme modèle le M26 (Mouvement du 26 juillet) du cubain Fidèle Castro. Crée en 1955, le M26, après des années de lutte contre le régime du dictateur Baptista, finira par prendre le pouvoir à Cuba en janvier 1959. 40 ans après la création du M22 d’Ange Diawara, le 6 mai 2012 en RDC, des officiers congolais des FARDC créent leur M23 (Mouvement du 23 mars) et entre en rébellion, avec le soutien du Rwanda, contre le gouvernement de Kinshasa. La défaite du M22 Après une année semée d’escarmouches entre les combattants du M22 et l’armée nationale, cette dernière entreprend, au mois de février 1973, des opérations militaires d’envergure dans la région de Goma Tsé-Tsé en vue de démanteler le maquis d’Ange Diawara. Les hommes de Ngouabi vont réussir à écraser les rebelles au moins d’avril 1973. Et l’histoire du M22 s’arrête brutalement lorsque le président Marien Ngouabi exhibe le 24 avril 1973 les corps d’Ange Diawara et de Jean-Baptiste Ikoko au stade et dans les rues de Brazzaville. Néanmoins, cette exposition macabre va choquer la sensibilité bantoue de nombreux congolais qui vouent un respect presque religieux aux morts. La mort d’Ange Diawara Il existe une autre version sur la mort d’Ange Diawara et Jean-Baptiste Ikoko. Ils auraient réussi à échapper aux forces loyalistes et à traverser le fleuve Congo pour se réfugier au Zaïre. Arrêtés par les militaires de Mobutu, ils ont été livrés (vivants ou déjà morts ?) au commandant Marien Ngouabi. Une façon pour le président Mobutu de renvoyer l’ascenseur à son homologue du Congo qui avait facilité l’extradition de Brazzaville de Pierre Mulele en 1968. Mais ce 24 avril 1973, journée de son triomphe sur le M22, le président Marien Ngouabi ne pouvait s’imaginer que lui-même serait abattu par balles le 18 mars 1977; comme l’a été Ange Diawara 4 ans plus tôt ! A suivre ! Par Thomas LUHAKA LOSENDJOLA Avocat au barreau de Kinshasa-Gombe Chercheur indépendant