Je me pose des questions. Des questions inconfortables, mais nécessaires

PARLONS-EN. Je constate (ou du moins j’ai l’impression de constater) que dans de nombreux espaces du monde, les populations noires occupent plus fréquemment les strates inférieures de l’échelle socio-économique. Afrique du Sud, États-Unis, Caraïbes, parfois même au sein du continent africain : pauvreté plus marquée, instabilité sociale plus visible, désordre urbain plus criant. Le constat semble se répéter. Et lorsqu’un phénomène paraît récurrent, l’esprit rationnel cherche une explication. Alors je m’interroge ; existe-t-il une corrélation entre la couleur de peau et le développement humain ? La question est explosive, presque taboue. Pourtant, la refuser, c’est renoncer à penser. Mais la poser impose une rigueur intellectuelle extrême, car l’histoire nous a appris que des questions mal traitées peuvent devenir des armes. D’abord, il faut évacuer une hypothèse : la biologie. Depuis plus d’un demi-siècle, la génétique a établi qu’il n’existe qu’une seule espèce humaine, Homo sapiens. Les différences de pigmentation sont des adaptations climatiques mineures, sans lien avec l’intelligence, la capacité d’organisation ou la créativité sociale. Claude Lévi-Strauss le rappelait déjà dans Race et Histoire : « les races humaines n’expliquent pas les cultures ; ce sont les cultures qui produisent des trajectoires différenciées ». Autrement dit, la couleur n’est pas une cause, mais un marqueur visible sur lequel l’histoire a projeté ses violences. Ensuite, il faut regarder l’histoire longue. Les espaces où les populations noires sont aujourd’hui marginalisées sont presque tous des espaces ayant connu l’esclavage, la colonisation, la ségrégation ou leurs prolongements. Or, comme l’expliquait l’économiste Douglass North, les sociétés héritent d’institutions, et les institutions produisent des comportements. Détruisez pendant des siècles les structures politiques, éducatives et économiques d’un peuple, et vous obtiendrez non pas une infériorité naturelle, mais une désorganisation historique. Frantz Fanon allait plus loin : la domination ne se contente pas de piller les ressources, elle façonne les psychés. Elle installe un doute existentiel, une rupture avec soi-même, une difficulté à se projeter dans le temps long. Ce n’est pas un hasard si le développement suppose toujours une capacité collective à différer la jouissance immédiate. capacité que l’histoire peut encourager ou briser. Mais l’histoire n’explique pas tout. Il faut aussi interroger le présent. Pourquoi, des décennies après les indépendances ou les droits civiques, certaines trajectoires peinent-elles à s’inverser ? Ici, la sociologie apporte une réponse moins confortable : les élites locales, les choix politiques, la reproduction des contre-modèles, la valorisation parfois de la débrouille sur l’institution, de l’émotion sur la règle, du clan sur la compétence. Pierre Bourdieu parlerait de habitus : des schémas appris, transmis, normalisés, qui finissent par sembler naturels alors qu’ils sont historiques. Ainsi, ce que nous observons n’est peut-être pas une corrélation entre peau et développement, mais une superposition entre couleur de peau et des trajectoires historiques spécifiques, aggravées par des choix contemporains parfois contre-productifs. La vraie question devient alors plus dérangeante : à partir de quel moment une explication historique cesse d’être une excuse, et à partir de quand commence la responsabilité collective ? Penser cela n’est ni s’auto-flageller, ni s’auto-détester. C’est refuser les réponses simplistes ; qu’elles soient racistes ou victimaires. C’est admettre que le développement n’est jamais un don, mais une construction exigeante, qui repose sur l’éducation, la discipline collective, la confiance institutionnelle et le respect du temps long. Si mes constats troublent, tant mieux. La pensée commence là où le confort intellectuel s’arrête. Et peut-être que le véritable enjeu n’est pas de savoir qui nous sommes biologiquement, mais ce que nous acceptons de faire de notre héritage historique. Par Jean BoninPresident de FIER. Conseiller municipal et juriste. Membre du cabinet d’avocats Serres et associés.