Sous les dictatures, le silence n’est jamais univoque. Il se décline en visages multiples, portés par des causes diverses

HAUT ET FORT. Le premier, et sans doute le plus répandu, est le silence de la peur. C’est celui qui naît de la crainte des sévices, des représailles, de la prison, de la torture, de l’humiliation, parfois même de la disparition. Ce silence est enfanté par la violence directe. Il s’installe dans les corps avant même de se loger dans les mots. Il apprend aux gens à se taire pour survivre. Vient ensuite le silence de l’insouciance. La dictature, pour durer, ne gouverne pas seulement par la terreur. Elle gouverne aussi par la diversion. Elle fabrique une forme d’indifférence sociale en persuadant les masses qu’elles ne sont pas liées à leur propre malheur, que leurs souffrances sont naturelles, inévitables, ou étrangères à l’ordre politique. Elle détourne les regards vers le divertissement, vers le superficiel, vers les plaisirs éphémères, afin que chacun cherche dans l’oubli provisoire un refuge contre une souffrance pourtant produite et entretenue par le régime lui-même. Puis vient le silence du désespoir. Celui des âmes fatiguées par l’attente. Celui de celles et ceux qui, après des années de lutte, de prières, d’espérance, de patience et de déceptions, finissent par se dire : à quoi bon ? Si le changement devait venir, il serait déjà venu. Ce silence-là est particulièrement cruel, parce qu’il ne repose pas sur l’absence de conscience, mais sur l’épuisement de l’espérance. C’est le silence des cœurs usés par trop de promesses trahies. Il existe aussi le silence de la douleur paralysante, celle qui rend muet. Face à tant de sauvagerie, de cruauté, d’injustice, le corps lui-même finit par ne plus savoir traduire la souffrance en paroles. Le système nerveux est saturé. À chaque tentative de parler, quelque chose se bloque. Un poids écrase la poitrine, serre la gorge, noue la respiration. La douleur devient si vaste qu’elle déborde le langage. Loin d’etre un oubli, ce silence est une blessure si profonde qu’elle paralyse le corps et l’esprit. Enfin, il y a le silence de la mort. Le plus brutal et le plus définitif. C’est le silence imposé à ceux qui ont osé dire non. C’est aussi, parfois, celui qui frappe ceux qui ont cru pouvoir détourner les yeux, vivre à côté du drame, ou s’en protéger par l’indifférence. Car sous une dictature, nul n’est véritablement à l’abri. Tôt ou tard, le silence qu’elle distribue finit par atteindre tout le monde. Une dictature commence par faire taire quelques-uns. Elle s’achève en ensevelissant tout un peuple dans le silence. Le silence est une prison construite pierre par pierre, peur après peur, renoncement après renoncement. Mais toute prison, aussi solide soit-elle, porte en elle la possibilité de sa rupture. Car le silence protège le tyran, jamais le peuple. Il étouffe la vérité, prolonge l’injustice et normalise l’inacceptable. Se taire, dans ces moments-là, c’est accepter de mourir lentement. Alors il faut parler. Parler même avec une voix brisée et même quand le cœur tremble. Les peuples ne se libèrent pas quand ils n’ont plus peur. Ils se libèrent lorsqu’ils décident que leur dignité vaut plus que leur silence, leur insouciance et leur indifférence. Quoi qu’il en coûte, le silence doit être vaincu. Parce qu’au bout de chaque voix retrouvée, il y a déjà le commencement de la liberté. Par Farida Bemba Nabourema Citoyenne Africaine Désabusée!
Alain Mabanckou sur TV5Monde: Les accointances de la Francophonie avec les dictatures sont toujours là

C’est ce que soutient l’écrivain congolais Alain Mabanckou. L’auteur était l’Invité de Patrick Simonin sur la chaîne de la francophonie TV5Monde pour la présentation des Huit leçons sur l’Afrique (données au Collège de France) et Lettres noires : des ténèbres à la lumière (Leçon inaugurale en libvre de poche).