Elisabeth Guigou : Nous devons relever ensemble le défi du chômage des jeunes

Elisabeth Guigou a participé récemment au séminaire à mi-parcours sur le jumelage institutionnel Maroc-UE présidé par Habib El Malki, à la Chambre des représentants du Royaume du Maroc. Dans cet entretien, la présidente de la Commission des affaires étrangères à l’Assemblée nationale française revient sur les avancées de ce projet intitulé «Appui à la Chambre des représentants du Royaume du Maroc» et d’autres questions intéressant le Maroc et la France. Pagesafrik : Vous avez participé au séminaire à mi-parcours sur le jumelage institutionnel Maroc-UE. Qu’est-ce qui en ressort, selon vous ? Elisabeth Guigou: Il en ressort que le projet de jumelage est maintenant une réalité puisque cela fait un an qu’il a été lancé par Rachid Talbi Alami et Claude Bartolone. Habib El Malki a pris le relais et l’a soutenu totalement et de toute son autorité de nouveau président de la Chambre des représentants. C’est donc une réalité puisque, très rapidement, en moins d’un an, une vraie coopération et de vraies réalisations ont été accomplies. La publication des livrets qui guident les parlementaires, dans le respect mutuel naturellement parce que le Maroc a à la fois sa Constitution, ses lois, ses pratiques parlementaires, mais dans l’esprit de pouvoir établir un dialogue qui puisse enrichir de part et d’autre nos pratiques. Comme l’ont relevé les deux secrétaires généraux de nos deux Assemblées qui ont mené ce projet, cette collaboration a été vraiment mutuellement bénéfique. Mais au-delà de ces échanges sur la technique parlementaire, les lois de Finances, les procédures législatives et le contrôle du gouvernement, il s’agit d’approfondir l’amitié franco-marocaine et de faire en sorte que l’Union européenne s’intéresse davantage non seulement au Maroc mais également à l’Afrique en général. Mon engagement constant est que l’UE ne regarde pas seulement vers l’Est, mais que les relations avec notre Sud sont absolument fondamentales. Avec l’Afrique du Nord bien sûr, mais aussi avec l’Afrique subsaharienne, parce que nous avons exactement les mêmes défis à relever; nous avons des intérêts communs et surtout une culture et des liens humains qui sont très profonds et qu’il faut enrichir davantage. En ce qui me concerne, c’est un bonheur de voir que nous sommes parvenus à traduire le renforcement de ces relations entre les gouvernements, mais maintenant nous allons en profondeur dans les sociétés à travers les Parlements. Les parlementaires sont très satisfaits du bilan à mi-parcours du jumelage. Etes-vous surprise de ce résultat, un an après son lancement? Non, je ne suis pas surprise. Parce que je connais la qualité à la fois des parlementaires marocains et du Parlement, puisque ce sont des fonctionnaires aussi qui y travaillent. Je connais les nôtres évidemment, et puis il y avait la volonté politique qui a manifestement contribué à ce succès. Quand les deux sont réunis, c’est irremplaçable. Les relations maroco-françaises sont au beau fixe. Quels rôles les Parlements pourraient jouer pour éviter la brouille d’il y a trois ans, par exemple? De toutes les façons, l’intensité des relations via la diplomatie parlementaire est plus forte que tout. Durant cette période de brouille qui remonte maintenant à trois ans et dont la réconciliation a été scellée de façon absolument magnifique lorsque Sa Majesté a invité le Président François Hollande, j’ai eu le bonheur de faire partie de cette délégation. Et je puis vous assurer que c’était vraiment émouvant. Maintenant, c’est du passé. Il est vrai que les relations parlementaires ont joué un rôle essentiel auquel j’ai modestement contribué parce que je suis Marocaine aussi. J’ai fait ce que j’ai pu avec d’autres pour qu’on puisse surmonter cette brouille. Le Maroc a un nouveau gouvernement. Vous qui êtes très au fait des problèmes de la société, quel regard le nouvel Exécutif devrait porter sur les questions sociétales ? Ce qui s’est passé montre la solidité des Institutions marocaines. La nouvelle Constitution date de 2011, c’est jeune pour cette Constitution, mais cela montre que les Institutions marocaines fonctionnent admirablement bien et cela est magnifique, parce que c’est la base de tout. Et après, ce sont les forces politiques qui, au gré des élections d’ailleurs, permettent l’alternance dans le respect. Et dans ce cas de figure, c’est un gouvernement de coalition qui a été constitué. Je ne peux que formuler des souhaits. Je suis très heureuse, cette année, qu’il n’y ait pas eu la sécheresse de l’année dernière. On sait très bien que le Maroc est dans une bonne situation économique. Ce que je souhaite, c’est que nous arrivions ensemble, parce que nous avons ce défi commun du chômage des jeunes et nous devons créer des débauchés à tous ces jeunes diplômés aussi et pas seulement. Je pense que c’est un défi que nous devrons relever ensemble, de même que celui du climat ou de la sécurité, puisque nous souffrons des mêmes tragédies. Nous travaillons ensemble avec des responsables marocains depuis très longtemps sur ces questions et je pense que le gouvernement poursuivra ces actions. J’espère que les élections en France permettront justement de continuer à progresser dans cette voie. Le monde a été marqué ces dix dernières années par de nombreux problèmes, notamment les conflits, le chômage, l’immigration et le changement de climat… Que pense la socialiste que vous êtes de tous ces bouleversements ? Je crois que le principal défi est immense, à savoir l’ampleur des inégalités. Quand vous pensez que quelque dizaines de personnes sont plus riches que plusieurs milliards d’êtres humains, forcément il y a des déséquilibres fondamentaux qui doivent être corrigés. Je ne suis pas pour l’égalitarisme, c’est bien normal que ceux qui sont plus entreprenants réussissent, mais là, trop c’est trop. La cupidité de certains et le dérèglement tout simplement de cette financiarisation de l’économie qui nous a amenés d’ailleurs à une grave crise économique en 2008, il ne faut pas que cela se répète. Je pense qu’il n’y a que dans la coopération internationale que l’on arrivera à régler cette mondialisation qui, par ailleurs, apporte beaucoup de choses. Parce qu’elle permet la circulation de l’information, des personnes et des biens, mais nous constatons
Claude Bartolone : Nous ne pouvons pas répondre aux aspirations du continent africain en érigeant des murs ou des barbelés

Président de l’Assemblée nationale française, Claude Bartolone a participé récemment au séminaire parlementaire institutionnel à mi-parcours du projet de jumelage Maroc-UE, auquel ont assisté également des responsables et représentants d’autres Parlements européens partenaires de ce projet. Cette rencontre a été présidée par Habib El Malki. Pagesafrik: Le bilan d’étape de la convention de jumelage Maroc-UE a été jugé positif par toutes les parties prenantes de ce partenariat. Qu’est-ce qui explique ce succès, selon vous ? Claude Bartolone : Ce qui explique ce succès, c’est que nous cherchons chaque jour un peu mieux à répondre à l’attente de nos compatriotes qui sont de plus en plus demandeurs de liberté, de démocratie, qui souhaitent de plus en plus être associés à la décision politique. Et en tant que parlementaires, que ce soit au Maroc ou en France, nous essayons à chaque fois de voir comment nous pouvons améliorer nos modes d’intervention et de travaux pour voter la loi dans de bonnes conditions, contrôler le gouvernement dans de meilleures conditions et évaluer la loi qui sera une attente de plus en plus importante de la part des citoyens. On ne nous demande pas simplement de voter des lois, on nous demande de plus en plus quels sont les résultats obtenus dans le cadre du vote de ces lois. Et c’est finalement ce que nous essayons de faire ensemble. Les objectifs poursuivis par le jumelage sont nombreux et couvrent plusieurs domaines d’action. Dans le cadre de vos échanges avec la Chambre des représentants du Maroc, quel ont été les principales sollicitudes de vos homologues marocains ? Elles ont été très diverses. Je pense en particulier déjà à l’autonomie des Assemblées, qui est l’un des éléments contenus dans le référendum initié par Sa Majesté le Roi du Maroc. Il y a eu beaucoup d’intérêt porté de la part de nos amis marocains sur l’indépendance financière de l’Assemblée des parlementaires, sur l’autonomie que cela pouvait leur permettre d’assurer afin de montrer à nos compatriotes que nous étions libres dans nos réflexions, dans nos décisions et dans le contrôle que nous devons effectuer du gouvernement. Lors de votre intervention au séminaire à mi-parcours du jumelage, vous avez affirmé qu’au-delà des mandats des parlementaires et quelles qu’en soient les conjonctures politiques à venir, ce partenariat se poursuivra. Quels sont les garanties de la pérennité de ces travaux? La garantie, c’est ce lien qui unit la France et le Maroc en termes d’amitié, mais c’est aussi ce lien qui lie l’Europe et le continent africain. Aujourd’hui, malheureusement dans des conditions terribles avec l’enjeu que représente la question des réfugiés, l’Europe a découvert qu’elle ne pouvait pas se désintéresser du continent africain. Nous étions nombreux à le savoir, pour ceux qui avaient cette sensibilité méditerranéenne en particulier. Mais nous avions trop de pays européens qui pensaient que la Méditerranée est une mer infranchissable. Aujourd’hui, celui qui ne prend pas en compte le fait d’avoir sur la rive Sud d’ici 2050 un milliard et demi d’habitants, un habitant sur quatre dans les années qui viennent habitera sur le continent africain. Celui qui ne prend pas la mesure des liens qui existeront de plus en plus entre l’Europe et l’Afrique, le Nord et le Sud, commettrait une erreur considérable. Et je crois que c’est cela, cette prise en compte, cette prise de conscience des questions démographiques, écologiques, ces aspirations des citoyens à avoir droit à la liberté, à l’éducation, à la justice, à la santé, au travail qui doit amener l’ensemble des responsables politiques à se dire qu’ils sont obligés de travailler ensemble parce que leurs destins sont liés. Et c’est cela à mon avis qui est le meilleur gage de pérennité des travaux que nous avons réalisés. Le Maroc et la France entretiennent des relations séculaires d’un niveau excellent. Etes-vous satisfait de la place accordée à la coopération parlementaire ? En tous les cas, depuis trois ans maintenant, elle n’a cessé de s’améliorer. Il y a des échanges réguliers à la lumière des différentes réceptions des uns et des autres, des visites des uns et des autres, des travaux des commissions, des présidents de commission, des présidents de Parlement. Je pense que nous avons bien renforcé les relations qui peuvent exister entre les chefs d’Etat et de gouvernement. Mais aujourd’hui, à mi-parcours de ce travail qui nous lie, je crois que nous sommes passés en termes politique et qualitatif à une nouvelle phase. Et, c’est très satisfaisant parce que je crois que cette démocratie parlementaire qui se nourrit de l’amélioration des techniques, mais qui se nourrit aussi des échanges sur la finalité qui est celle des assemblées, est quelque chose qui nous place à la hauteur de l’histoire que nous essayons de bâtir ensemble. En tant que parlementaire, quel regard portez-vous sur la démocratie marocaine ? En tant que parlementaire et voisin, je la vois en pleins accélération, je constate ce qu’a pu représenter la décision du Roi du Maroc dans le cadre de cette proposition constitutionnelle de faire bouger la démocratie. Lorsque je vois l’énergie qui est celle que l’on constate dans la politique marocaine, notamment sur la dernière période, le temps qu’il a fallu de réflexion, de discussions entre les parties prenantes pour arriver à la nomination d’un nouveau chef de gouvernement, pour parvenir à un nouvel équilibre. En France, je souhaite que la démocratie soit vivante et sache tenir compte des enjeux du futur et c’est là aussi quelque chose de satisfaisant. L’Assemblée nationale française a une longue et très riche histoire. Au regard des évolutions qu’elle a connue ces dernières années, qu’est-ce que le Maroc pourrait gagner de particulier de sa longue expérience ? Il peut s’appuyer sur notre histoire parlementaire qui n’est jamais aboutie. J’ai eu l’occasion, en tant que président de l’Assemblée nationale, de faire des propositions pour améliorer le fonctionnement de l’Assemblée, pour améliorer le vote de la loi, l’ingénierie législative… Et je crois que c’est cela à la fois. C’est-à-dire que les parlementaires marocains peuvent se nourrir de notre expérience et nous