GABON. On ne fait pas du neuf avec du vieux, ou l’impossible changement du système sous le régime issu du 30 août 2023

GABON. On ne fait pas du neuf avec du vieux, ou l’impossible changement du système sous le régime issu du 30 août 2023

I. UNE PHRASE, UN CONTEXTE, UNE INTENTION Le 30 novembre 2014, à la place de l’Indépendance de Franceville, j’avais prononcé une phrase qui allait profondément marquer ma trajectoire politique : « On ne fait pas du neuf avec du vieux. » Cette formule fut immédiatement caricaturée. On y lut une attaque contre les anciens, une provocation générationnelle, une entreprise de mise à l’écart de certaines figures historiques du système politique gabonais. Le contexte politique était alors tendu, traversé par l’idée d’une fracture entre une nouvelle génération et les hiérarques hérités de l’ère Omar Bongo Ondimba. Beaucoup voulurent voir dans ma phrase l’expression de ce conflit. Mais cette lecture était fausse. Ce jour-là, je ne parlais pas d’âge biologique. Je parlais de structures politiques. Je ne dénonçais pas des hommes en raison de leur ancienneté. Je dénonçais les résistances opposées à la réforme du système. Et ces résistances, je les observais de l’intérieur même du pouvoir, non comme spectateur, mais comme acteur du système, engagé au cœur de sa mécanique quotidienne. II. LA VOLONTÉ DE RÉFORME D’ALI BONGO ONDIMBA ET SES ADVERSAIRES INTERNES À cette époque, le Président Ali Bongo Ondimba tentait d’introduire une méthode nouvelle de gouvernance. Il voulait moderniser l’action publique, transformer les mécanismes de décision, réformer les pratiques de gestion héritées de plusieurs décennies d’un fonctionnement politique enraciné dans des logiques anciennes. Au sommet de l’État, il existait une volonté réelle de transformation structurelle qui tentait de se frayer un chemin à travers la résistance du système lui-même. Mais cette volonté se heurtait à une résistance considérable. Cette résistance venait de plusieurs cercles à la fois : des hiérarques du Parti Démocratique Gabonais, des barons administratifs solidement installés dans leurs prérogatives, des réseaux d’influence construits sur des décennies de pratiques clientélistes, et de tous ceux qui percevaient les réformes envisagées comme une menace directe contre leurs intérêts établis. Beaucoup voyaient dans les changements impulsés par Ali Bongo Ondimba un risque de remise en cause des équilibres acquis, des privilèges consolidés, des mécanismes de reproduction du pouvoir hérités du régime précédent. Je voyais les blocages. Je voyais les sabotages silencieux. Je voyais ces freinages discrets qui paralysaient, réforme après réforme, toute initiative de modernisation. C’est dans ce contexte précis qu’à Franceville, lors d’une manifestation de soutien au Président dans sa province natale du Haut-Ogooué, j’avais estimé nécessaire d’interpeller ceux qui, tout en se réclamant de son soutien, refusaient en réalité les changements qu’il voulait introduire. Certaines personnalités, même dans cette province symboliquement liée au Président, manifestaient leurs réserves parce qu’elles estimaient être marginalisées par les nouvelles orientations, prétendant soutenir le chef de l’État tout en sabotant, par leurs inerties ou leurs calculs, l’essentiel de ce qu’il voulait construire. C’est à eux que je répondais. Le sens de ma formule était simple : on ne peut pas prétendre vouloir le changement tout en exigeant la conservation intégrale des mécanismes qui l’empêchent précisément. On ne peut pas se réclamer du soutien à un programme de modernisation tout en protégeant les structures qui en constituent l’obstacle principal. III. LE BROUILLAGE ORGANISÉ : QUAND LES GARDIENS DU TEMPLE NOIENT LE POISSON Il faut aujourd’hui rétablir une vérité sur ce qui s’est réellement joué autour de cette phrase. Car ceux qui s’étaient attaqués à moi à l’époque avaient parfaitement compris ce que je voulais dire. Ils savaient que je ne parlais pas d’âge. Ils savaient que je ne dénonçais pas les anciens en tant qu’anciens. Ils savaient que je désignais les résistances aux réformes, les mécanismes de conservation du système, les blocages internes qui empêchaient toute transformation réelle de l’État. Ils l’avaient compris. Et c’est précisément pour cela qu’ils ont agi comme ils ont agi. Car si le peuple gabonais regardait véritablement ce que je montrais, il aurait fallu ouvrir un débat sur le conservatisme systémique, sur les intérêts établis, sur les réseaux de blocage. Il aurait fallu que ces gardiens du temple assument publiquement ce qu’ils étaient : des résistants au changement, des défenseurs de leurs propres privilèges habillés en serviteurs de l’État. Cela, ils ne le voulaient pas. Alors ils ont déplacé le débat. Moi, je désignais un problème de fond, les structures conservatrices qui paralysaient toute réforme, les mécanismes invisibles qui empêchaient le changement. Mais ils ont fait de moi le problème. Ils ont transformé une réflexion systémique en querelle personnelle, un débat sur les structures en conflit de susceptibilités, une mise en cause du conservatisme en prétendue guerre déclarée aux anciens. Ils ont fabriqué le doigt pour que personne ne regarde la lune. Pourquoi ? Parce qu’ils ne voulaient pas être identifiés comme les véritables gardiens du conservatisme. En me faisant passer pour un guerrier anti-anciens, ils évitaient d’être reconnus pour ce qu’ils étaient : des saboteurs de réformes déguisés en défenseurs de l’ordre. Et malheureusement, pendant longtemps, ce brouillage a fonctionné. Mais l’histoire finit toujours par rétablir les vérités que les stratégies politiques tentent d’étouffer. IV. LE MÊME DIAGNOSTIC, DEUX MÉTHODES : LA PAROLE DÉMOCRATIQUE ET LE PUTSCH Les auteurs du coup d’État du 30 août 2023, qui sont pour l’essentiel les mêmes que ceux du régime civil actuel, ont prétendu, pour justifier leur prise de pouvoir, avoir fait le même constat que celui que j’avais moi-même formulé publiquement dès 2014. Ils ont prétendu avoir compris que le système gabonais était devenu incapable de produire le changement qu’attendait le peuple, que les mécanismes anciens empêchaient les transformations nouvelles, que le pays ne pouvait plus se réformer avec les instruments hérités du passé. Autrement dit : ils ont repris à leur compte, en le retournant à des fins putschistes, le constat que j’avais porté par la voie démocratique. Je dis bien : ils ont prétendu. Car entre comprendre véritablement une réalité systémique et s’en emparer comme prétexte commode à une prise de pouvoir militaire, il y a une distance considérable. Ce constat, je l’avais porté dans le cadre qui est le mien : la parole politique, le débat public, la conviction par les idées, l’appel à la réforme dans