SENEGAL. Badge contre carton d’invitation

TRIBUNE. Le 31 octobre 2026 restera une date importante pour le Sénégal et pour toute l’Afrique. Pour la première fois, notre continent a accueilli des Jeux olympiques. Au stade Abdoulaye-Wade de Diamniadio, le président Bassirou Diomaye Faye a ouvert les Jeux olympiques de la jeunesse. La présidente du CIO, Kirsty Coventry, était là. Des délégations du monde entier aussi. Pourtant, ce soir-là, beaucoup de gens ont surtout parlé d’une absence : celle d’Ousmane Sonko, le président de l’Assemblée nationale.

Quelques heures avant la fête, Sonko avait publié un message de bienvenue. Il remerciait le CIO, les organisateurs, l’administration, les mairies. Il avait même un mot spécial pour le maire de Dakar, Abass Fall. Mais un nom manquait : celui du président de la République. Et il y avait cette phrase : « Merci au COJOJ, qui m’a gratifié d’un badge « all access ». J’irai certainement visiter le village olympique et assister à une ou deux épreuves. »

Cette phrase mérite qu’on s’y arrête. Le numéro 2 de l’État dit merci à un comité d’organisation pour un badge. Il dit qu’il passera sans doute, comme un simple visiteur. Il verra une ou deux épreuves, comme un simple spectateur. Pas un mot sur la cérémonie d’ouverture. Un badge, c’est une clé : il permet d’entrer. Un carton d’invitation, c’est autre chose : il dit qui vous êtes et où vous devez vous asseoir. Et c’est justement cette place qui manquait.

Depuis le 23 octobre, le député de Pastef Cheikh Bara Ndiaye le disait et le redisait : ni Sonko ni les députés n’avaient reçu d’invitation officielle. Le jour de la cérémonie, il a publié un texte au titre fort : « La République à terre ! ». Selon lui, le président s’est caché derrière le comité d’organisation pour ne pas envoyer de carton. Il voulait, dit-il, éviter que Sonko ne lui « ravisse la vedette ». La Présidence, elle, n’a encore rien dit. Il faut donc prendre cette accusation pour ce qu’elle est : la version d’un seul camp.

Que disent les textes ? Un décret de 1999, le n° 99-252 du 19 mars, fixe l’ordre des places dans les cérémonies officielles. À Dakar, le président de l’Assemblée vient juste après le président de la République. Il passe même avant le Premier ministre. La Constitution dit aussi que c’est lui qui remplace le président si le poste devient vacant. Dire qu’il est le numéro 2 de l’État, ce n’est donc pas une simple politesse. C’est écrit noir sur blanc. Mais attention : ce décret dit où chacun s’assoit. Il ne dit pas qui doit être invité. Il ne donne droit à aucun carton. Et pour des Jeux olympiques, il n’est même pas sûr qu’il s’applique. Ce sont les organisateurs qui gèrent les accès. La Charte olympique demande seulement au chef de l’État du pays hôte de déclarer les Jeux ouverts.

C’est dans ce vide que s’est glissé l’argument qu’on prête à la Présidence. Et il est malin. Le COJOJ a donné à Sonko un badge qui ouvre toutes les portes. Il pouvait donc entrer. Personne ne l’en a empêché. Aucune règle écrite n’a été violée. Mais la République a pris la peine d’écrire que le président de l’Assemblée passe juste après le chef de l’État. Laisser le comité gérer le reste, c’était respecter la règle sur le papier tout en la vidant de son sens. Sonko devenait l’invité des organisateurs, pas celui de la République. Un porteur de badge parmi d’autres, le temps d’une soirée.

Sonko a dit non. On peut le comprendre. Venir sans carton à une cérémonie présidée par le chef de l’État, c’était accepter d’être placé n’importe où, avec le risque d’un incident devant tout le monde. On peut aussi lui en vouloir. Devant le CIO et des chefs d’État étrangers, la chaise vide du numéro 2 de l’État disait une chose simple : au sommet du Sénégal, on ne se parle plus. Les deux avis se tiennent. Mais ils se heurtent à la même vérité : les institutions passent avant les personnes. Le carton n’était pas dû à Ousmane Sonko. Il était dû au président de l’Assemblée nationale. La chaise n’était pas celle d’un homme, mais celle d’une institution. Les hommes passent, la République reste. C’est à elle que l’un devait une invitation, et l’autre une présence.

Au fond, les deux camps se sont battus de la même façon. La Présidence s’est servie du silence : une invitation qui n’arrive pas. Sonko s’est servi de l’oubli : un nom qui manque dans un message. Tout s’est joué dans ce qui n’a pas été écrit. Ce n’est pas un hasard. La rupture date du mois de mai. Sonko a été renvoyé de la Primature le 22. Le 26, il a été élu président de l’Assemblée avec 132 voix. Depuis, le combat ne se mène plus avec des déclarations, mais avec les institutions. Il y a eu le Conseil constitutionnel, qui a annulé la révision de la Constitution portée par Sonko. Puis la bagarre autour des fonds spéciaux. Le protocole est le dernier champ de bataille, et le plus visible. Dans nos pays, on sait lire une place à table ou l’ordre dans lequel on donne la parole. Une chaise vide à Diamniadio parle aussi fort qu’un communiqué.

Reste à savoir ce que tout cela coûte. Les JOJ devaient montrer au monde un Sénégal calme, capable d’accueillir la planète. Dès le premier soir, ils sont devenus un épisode de plus dans cette cohabitation qui ne dit pas son nom. Les jeunes athlètes n’ont sans doute rien remarqué. Les ambassades, elles, ont tout noté.

Vue de Bamako, cette scène ferait presque envie. Au Mali, ce genre de dispute n’existe plus. Il n’y a plus d’Assemblée élue. Il y a un Conseil national de Transition (CNT), dont les membres sont choisis par la junte. Son président ne fait de l’ombre à personne. À Dakar, deux pouvoirs sortis des urnes se disputent une tribune. C’est gênant, parfois mesquin. Mais cela montre qu’il existe encore deux pouvoirs capables de se faire respecter. Le jour où il n’y aura plus de dispute de protocole, ce ne sera pas forcément parce que la paix sera revenue.

Par Sambou Sissoko

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