Diaspora congolaise : Cercle d’amis du ministre des Affaires étrangères ou véritable organisation économique ?

TRIBUNE. La rencontre, le 17 août, entre le président de la République, Denis Sassou-N’Guesso, et plusieurs membres de la diaspora congolaise constitue, sur le principe, une initiative louable. Elle traduit la volonté affichée de rapprocher les Congolais de l’étranger de leur pays d’origine et de mettre leurs compétences, leurs expériences, leurs réseaux et leurs ressources au service du développement national. Mais derrière cette initiative se trouve une question essentielle : qui parle réellement au nom de la diaspora congolaise ?

La diaspora congolaise est beaucoup plus vaste et diverse qu’une délégation réunie à Brazzaville. Elle comprend des médecins, des ingénieurs, des universitaires, des chercheurs, des entrepreneurs, des chefs d’entreprise, des investisseurs, des cadres, des artistes, des journalistes, des juristes et des professionnels de nombreux autres secteurs. Elle est implantée dans plusieurs pays d’Europe, d’Amérique du Nord et dans d’autres régions du monde. Dès lors, il est légitime de s’interroger sur les critères ayant présidé à la sélection des personnes reçues à Brazzaville. Ont-elles été choisies à la suite de consultations avec les communautés congolaises de l’étranger ? Ont-elles été sélectionnées sur la base de leurs compétences, de leurs réalisations et de leurs projets ? Ou appartiennent-elles principalement à des réseaux déjà proches des autorités ?

Il ne s’agit pas de nier à ces personnes leur qualité de Congolais ni leur droit à contribuer au développement du pays. Il s’agit plutôt de distinguer une délégation de circonstance d’une véritable représentation de la diaspora.

Une question de représentativité

Le ministère des Affaires étrangères, de la Francophonie et des Congolais de l’étranger occupe naturellement une place centrale dans cette démarche. Le rapprochement entre le Congo et ses ressortissants établis à l’étranger est une politique qui mérite d’être encouragée. Mais elle ne pourra être durable que si elle repose sur des mécanismes transparents, inclusifs et fondés sur des critères clairement définis. La démarche actuelle peut être considérée comme une réussite politique et diplomatique pour le ministère, puisqu’elle donne l’image d’une administration ayant réussi à mobiliser des Congolais de l’étranger autour d’une rencontre avec le chef de l’État. Cependant, cette réussite symbolique appelle une interrogation : s’agit-il réellement d’une mobilisation de la diaspora congolaise ou principalement de la mobilisation d’un cercle de personnes proches du ministère ? Si les membres d’une délégation sont principalement issus de réseaux personnels, amicaux ou relationnels du ministre, le risque est de créer une confusion entre les amis d’un ministre et les représentants de toute une diaspora. L’existence ou l’intervention d’une association telle que l’« Association des amis du ministre Constant Serge Bounda » ne peut, à elle seule, constituer un mécanisme de représentation de l’ensemble des Congolais vivant à l’étranger.

Pour une Chambre des opérateurs économiques congolais de la diaspora

C’est dans cette perspective que l’initiative actuelle pourrait prendre une dimension beaucoup plus importante avec la création ou la reconnaissance d’une Chambre des opérateurs économiques congolais de la diaspora. Une telle structure aurait une mission différente de celle d’une association d’amis d’un ministre ou d’une organisation politique. Elle regrouperait les chefs d’entreprise, investisseurs, entrepreneurs et porteurs de projets congolais établis à l’étranger. Son objectif principal serait de permettre au Congo de mieux connaître son potentiel économique extérieur. Il faudrait notamment identifier les entrepreneurs congolais établis à l’étranger, leurs pays d’implantation, les entreprises qu’ils dirigent, leurs secteurs d’activité, leurs projets d’investissement au Congo, les capitaux qu’ils sont prêts à mobiliser, leurs partenaires internationaux ainsi que les difficultés administratives, fiscales ou financières auxquelles ils sont confrontés. Cette organisation pourrait ainsi établir une véritable cartographie économique de la diaspora congolaise. Le pays ne disposerait plus seulement d’une liste de personnalités, mais d’un outil permettant d’identifier les entreprises, les compétences, les projets et les capacités d’investissement disponibles à travers le monde.

Une future délégation devrait venir avec un cahier des opérateurs

La prochaine délégation appelée à rencontrer le président Denis Sassou-N’Guesso pourrait aller beaucoup plus loin. Elle pourrait se présenter avec un cahier des opérateurs économiques congolais de la diaspora. Ce document recenserait les noms des entrepreneurs, leurs pays de résidence, leurs entreprises, leurs secteurs d’activité, leurs réalisations et surtout les projets qu’ils souhaitent développer au Congo. La différence serait considérable. Au lieu de dire simplement : « Nous voulons contribuer au développement du Congo », la délégation pourrait présenter un document concret : Voici les entrepreneurs congolais établis à l’étranger ; voici leurs entreprises ; voici leurs compétences ; voici leurs projets ; voici les investissements qu’ils souhaitent réaliser et voici les conditions nécessaires pour passer à l’action. Le dialogue entre l’État et la diaspora deviendrait alors beaucoup plus opérationnel.

Passer de la diaspora de représentation à la diaspora d’investissement

Le véritable enjeu est précisément là. Le Congo n’a pas seulement besoin de Congolais de l’étranger présents lors de cérémonies, de rencontres ou de manifestations officielles. Il a besoin d’entrepreneurs capables de créer des emplois, d’ingénieurs capables de transférer des technologies, de médecins capables de renforcer le système de santé, d’agriculteurs capables d’introduire de nouvelles méthodes de production, d’informaticiens capables de développer des solutions numériques et d’investisseurs capables de mobiliser des capitaux.

Cette diaspora existe.

La véritable difficulté consiste à l’identifier, à la structurer et à créer les conditions permettant à ses membres de contribuer efficacement au développement national. Une diaspora organisée autour de projets peut avoir un impact beaucoup plus important qu’une diaspora simplement invitée à participer à des rencontres institutionnelles. La transparence doit être au cœur du dispositif. La question de la représentativité ne pourra être résolue que par la transparence. Le ministère pourrait publier les critères de sélection des représentants, organiser des consultations dans les principaux pays où vivent les Congolais et établir un registre volontaire des compétences, des entreprises et des projets. Une telle démarche permettrait d’éviter qu’une délégation particulière soit présentée, implicitement ou explicitement, comme représentant l’ensemble de la diaspora congolaise. Personne ne peut, à lui seul, parler au nom de toute la diaspora.

Mesurer les résultats plutôt que le nombre de participants

Le succès d’une politique envers la diaspora ne devrait pas être mesuré au nombre de Congolais ayant effectué le déplacement à Brazzaville. Il devrait plutôt être évalué à partir de résultats concrets : nombre d’entreprises identifiées, projets lancés, investissements réalisés, emplois créés, partenariats conclus, technologies transférées et formations mises en place. Le véritable succès ne serait donc pas d’avoir réussi à faire venir quelques dizaines de Congolais au Congo. Il serait de parvenir à faire travailler, depuis leurs pays de résidence ou depuis le Congo, des milliers de Congolais autour de projets identifiés, financés et évaluables. C’est cette transformation qui donnerait un véritable contenu économique au rapprochement entre le Congo et sa diaspora.

Pour un nouveau pacte entre le Congo et sa diaspora

La rencontre du 17 août peut constituer un point de départ. Elle ne doit cependant pas se transformer en simple opération de communication donnant l’impression que l’ensemble de la diaspora aurait été mobilisé. Le gouvernement gagnerait au contraire à élargir le processus aux organisations de la diaspora, aux chambres de commerce, aux associations professionnelles, aux chefs d’entreprise et aux entrepreneurs indépendants. Il devrait surtout distinguer clairement la proximité politique, l’engagement associatif, la représentation communautaire et la compétence économique. C’est à cette condition que pourra émerger une relation nouvelle entre le Congo et ses ressortissants établis à l’étranger. Le Congo n’a pas besoin d’une diaspora simplement invitée.

Il a besoin d’une diaspora identifiée, organisée, compétente et capable d’investir. Car entre les amis d’un ministre et les opérateurs économiques d’une nation, il existe une différence fondamentale que toute politique sérieuse à l’égard de la diaspora doit savoir établir.

Par Serge Armand Zanzala

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