
TRIBUNE. Nous parlons souvent de la pauvreté comme d’un manque d’argent, et de la richesse comme de son contraire. Pourtant, dans les sociétés profondément hiérarchisées, l’argent ne sépare pas seulement ceux qui possèdent de ceux qui manquent. Il finit par tracer une frontière plus grave encore entre ceux que l’on considère et ceux que l’on peut ignorer, entre ceux dont la parole exige l’attention et ceux que l’on peut interrompre, entre ceux dont le temps semble précieux et ceux que l’on peut faire attendre pendant des heures. La richesse cesse alors d’être simplement un moyen d’accéder aux choses. Elle devient progressivement un moyen d’accéder au respect.
C’est peut-être sous cet angle qu’il faut regarder une partie de notre obsession contemporaine pour la réussite matérielle. Derrière le désir de devenir riche se cache parfois une aspiration beaucoup plus profonde que celle de posséder une grande maison, une belle voiture ou de voyager confortablement. Il y a le désir de ne plus être humilié. Le désir d’être écouté. Le désir d’entrer quelque part sans avoir à justifier sa présence. Le désir que son temps compte, que sa parole pèse, que sa douleur soit prise au sérieux. Autrement dit, dans une société qui distribue le respect selon le statut, l’être humain finit par poursuivre l’argent comme on poursuit une protection contre l’indignité.
C’est précisément là que commence le problème. Car lorsqu’une société rattache la considération accordée à une personne à ce qu’elle possède, au titre qu’elle porte ou à la proximité qu’elle entretient avec le pouvoir, elle commet une violence plus profonde que l’inégalité matérielle : elle installe l’inégalité jusque dans notre conception de l’humain. Elle apprend au pauvre que son problème n’est pas seulement de manquer de ressources, mais d’être socialement inférieur. Elle lui enseigne alors, parfois dès l’enfance, qu’il existe une échelle de l’existence et que pour être traité pleinement comme un être humain, il lui faudra la gravir.
Cette question historique me ramène à une préoccupation beaucoup plus contemporaine : pourquoi tant d’Africains rêvent-ils aujourd’hui de devenir extrêmement riches ? La réponse évidente serait la consommation, la voiture, la grande maison, les vêtements, les voyages, le luxe. Tout cela existe, évidemment. Mais je crois que nous passons à côté de quelque chose de beaucoup plus profond. Dans beaucoup de nos sociétés, la richesse n’achète pas simplement des objets. Elle achète une forme de reconnaissance humaine.
L’homme pauvre n’est pas seulement privé de ressources. Il est souvent privé de considération. On lui parle différemment, on le fait attendre, on l’humilie dans les administrations, on l’écoute moins. Sa douleur semble moins urgente et son intelligence doit constamment faire ses preuves. Même son corps peut devenir un territoire sur lequel les puissants s’autorisent des choses qu’ils n’oseraient jamais faire au corps d’un riche.
Puis l’argent arrive et, soudain, les portes s’ouvrent. Les mêmes personnes qui ne vous voyaient pas vous saluent avec empressement. Votre parole acquiert mystérieusement de la profondeur, votre retard devient acceptable, vos défauts deviennent des excentricités, votre colère devient du caractère. On vous appelle « patron », « honorable », « grand frère », « grande sœur ». Pourtant, l’argent n’a ajouté aucun organe à votre corps. Votre cœur ne bat pas davantage, vos poumons ne respirent pas mieux, vous n’êtes pas devenu plus humain. Ce qui a changé, c’est le prix que la société a décidé d’attribuer à votre humanité. Et c’est là, à mes yeux, l’une de nos tragédies les plus profondes : nous avons transformé la dignité en monnaie sociale.
La dignité n’est pas une récompense. Quand on me demande ce pour quoi je milite, je pourrais donner mille réponses. Je pourrais parler de démocratie, de dictature, de justice sociale, de souveraineté, de néolibéralisme ou du droit des peuples africains à déterminer leur propre avenir. Mais lorsque j’enlève progressivement toutes les couches de ces combats, lorsque je descends jusqu’à leur racine, je retrouve toujours la même chose : la dignité humaine.
Je crois profondément que la dignité précède la réussite, la richesse, le diplôme, le passeport, le statut social et même l’État. Un être humain n’acquiert pas sa dignité. Il arrive au monde avec elle. Le simple fait d’être humain suffit. Voilà pourquoi la pauvreté ne devrait jamais être une humiliation, pourquoi le travail domestique ne devrait jamais justifier le mépris, pourquoi celui qui nettoie un bureau possède exactement la même dignité humaine que celui qui le dirige, et pourquoi une femme vendeuse au marché n’a pas besoin d’un titre universitaire pour mériter qu’on lui parle avec respect.
Aucun président, aucun milliardaire, aucun chef traditionnel, aucun intellectuel et aucun dignitaire religieux ne possède une humanité supérieure à celle du citoyen anonyme qui traverse la rue. La fonction peut créer des responsabilités différentes, la compétence peut justifier des rémunérations différentes, l’autorité peut donner certains pouvoirs, mais rien de cela ne crée des degrés d’humanité. Il n’existe pas d’être humain de première classe.
L’une des plus grandes victoires d’un système de domination survient lorsque l’opprimé cesse de vouloir abolir la domination et commence à rêver d’occuper la place du dominant. Alors le pauvre ne rêve plus nécessairement d’une société où personne ne sera humilié pour sa pauvreté. Il rêve de devenir suffisamment riche pour ne plus être celui qu’on humilie. Le citoyen méprisé ne rêve plus nécessairement d’institutions où chaque citoyen sera respecté. Il rêve parfois d’obtenir le titre qui obligera les autres à le respecter.
C’est ainsi que la hiérarchie survit à ceux qui la dénoncent. Elle change de costume, de vocabulaire et parfois de couleur de peau, mais sa fondation demeure intacte. C’est pourquoi la libération africaine exige beaucoup plus que le remplacement d’élites étrangères par des élites africaines. Elle exige une transformation morale de notre conception même de la valeur humaine.
Une Afrique dirigée par des Africains peut parfaitement demeurer injuste. Une économie contrôlée par des Africains peut parfaitement demeurer prédatrice. Une institution traditionnelle peut parfaitement être oppressive. Une politique qui se revendique panafricaine peut parfaitement reproduire le classisme et le féodalisme. La couleur du gardien ne change pas la nature de la prison.
Voilà pourquoi je crois que l’une des grandes batailles africaines de notre temps est peut-être moins visible que celles qui occupent habituellement nos discours politiques. Nous devons certes nous battre pour de meilleures institutions, pour la justice économique, pour la souveraineté, pour des États responsables et pour une distribution plus équitable des ressources. Mais nous devons aussi mener une révolution beaucoup plus intime et beaucoup plus difficile : arracher la dignité humaine aux mains du pouvoir, de l’argent et du statut social.
Nous devons construire des sociétés où l’enfant du pauvre n’apprend pas qu’il devra devenir riche pour être quelqu’un, où la vendeuse du marché n’a pas besoin de connaître un ministre pour être correctement reçue dans une administration, où celui qui nettoie le sol peut regarder celui qui possède l’immeuble dans les yeux sans que personne n’y voie de l’insolence. Une société véritablement libre n’est pas celle où chacun rêve d’accéder un jour aux privilèges de ceux qui sont au sommet. C’est celle où personne n’a besoin d’atteindre le sommet pour être traité avec respect.
Il faut donc apprendre à nos enfants une vérité que nos sociétés ont trop souvent ensevelie sous les titres, l’argent et les apparences : la dignité n’est ni un salaire, ni une récompense, ni une faveur accordée par les puissants. Elle ne se gagne pas après vingt années de travail, ne s’achète pas avec une voiture, ne s’obtient pas avec un diplôme et ne se reçoit pas dans le bureau d’un président. Elle accompagne l’être humain dès son premier souffle.
Peut-être est-ce cela, finalement, que devrait signifier la libération : bâtir une société dans laquelle l’être humain n’a plus besoin de devenir puissant pour être protégé de l’humiliation, ni riche pour être regardé, ni célèbre pour être entendu. Une société où nous aurons enfin compris que la grandeur d’un pays ne se mesure pas au nombre de milliardaires qu’il produit, mais à la manière dont il traite ceux qui ne le deviendront jamais.
Car la victoire ultime contre l’oppression ne sera pas le jour où tous les opprimés auront réussi à gravir l’échelle. Elle viendra lorsque nous aurons suffisamment transformé nos sociétés pour que personne n’ait plus besoin de gravir une échelle afin que son humanité soit reconnue.
Farida Bemba Nabourema
Citoyenne Africaine Desabusée!
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