GABON. « N’hésite pas aussi à me dire quand c’est mauvais que c’est mauvais… »

I- PRENDRE LE PRÉSIDENT AU MOT

Il y a quelques jours, au cours d’un entretien médiatique, le président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguéma, a tenu des propos qui méritent d’être salués parce qu’ils sont rares dans la vie publique. S’adressant à son interlocuteur, il lui a lancé cette invitation simple :

« N’hésite pas aussi à me dire quand c’est mauvais que c’est mauvais, pas seulement applaudir comme l’ancien temps. Faut bien que je me corrige quand y a des erreurs. »

Dans une démocratie digne de ce nom, cette phrase devrait être considérée comme une exigence adressée non seulement aux journalistes, mais à tous les citoyens. Car il n’existe pas de pouvoir parfait, ni de dirigeant infaillible. La véritable différence entre les régimes ne réside pas dans leur capacité à éviter toute erreur, mais dans celle d’entendre la critique et de se corriger lorsqu’elle est fondée.

Je veux donc prendre le président au mot. Je veux répondre à son invitation. Et je veux lui dire, respectueusement mais clairement, ce qui me paraît constituer aujourd’hui l’une des erreurs politiques les plus importantes de son régime.

Cette erreur porte un nom : la confusion entretenue entre le pouvoir issu du 30 août 2023 et le Parti démocratique gabonais. Tant que cette confusion subsistera, le changement promis au peuple gabonais demeurera inachevé.

II- JE PARS DU DIAGNOSTIC DU 30 AOÛT SANS LE DISCUTER

Je souhaite être parfaitement clair, afin d’éviter tout malentendu. Mon propos, comme je l’ai déjà dit par ailleurs, n’est pas de rouvrir le débat sur les circonstances du 30 août 2023, ni de discuter ici les critiques qui furent adressées à l’ordre antérieur.

Je pars du diagnostic qui a servi de fondement à la rupture. J’accepte, pour les besoins du raisonnement, l’idée selon laquelle le système politique qui gouvernait auparavant avait atteint ses limites, et que ce sentiment a constitué l’une des principales raisons du soutien populaire au nouveau pouvoir.

Mais précisément parce que j’accepte cette prémisse, je considère qu’il faut avoir le courage d’en tirer toutes les conséquences. Lorsqu’un pouvoir explique au peuple que le changement est nécessaire, il contracte envers lui une obligation de cohérence.

On ne peut pas expliquer au peuple qu’un système a échoué tout en continuant à s’appuyer sur les ressources politiques de ce même système. On ne peut pas dénoncer un ordre ancien et, dans le même temps, entretenir avec lui des rapports privilégiés. On ne peut pas proclamer la rupture tout en brouillant les frontières entre ce qui devait être remplacé et ce qui prétend le remplacer.

Le changement ne commence pas par les grands discours. Il commence par la cohérence.

III- LE PEUPLE ATTENDAIT UNE CLARIFICATION

L’une des attentes les plus fortes nées du 30 août 2023 était celle de la clarification politique. Si le changement annoncé avait un sens, il impliquait que chaque acteur retrouve sa place : le nouveau pouvoir devait gouverner et assumer seul ses résultats ; le Parti Démocratique Gabonais devait, de son côté, se reconstruire librement et retourner devant le peuple.

Cette séparation n’avait rien d’hostile. Elle était simplement logique. Elle était même nécessaire, car aucune démocratie ne fonctionne durablement lorsque les responsabilités deviennent illisibles.

Or c’est précisément cette clarification qui n’a jamais véritablement eu lieu. Depuis bientôt trois ans, les Gabonais assistent à un brouillage permanent des frontières politiques. Et lorsqu’il y a confusion, il ne peut y avoir changement.

IV- LE PDG N’EST PAS EN CAUSE : LA CONFUSION L’EST

Je veux ici lever toute ambiguïté, car ma position est connue et je l’assume pleinement. Je ne demande pas la dissolution du Parti Démocratique Gabonais.

Je considère au contraire qu’une démocratie a besoin de partis forts, structurés, capables de se relever après une défaite. Un grand parti ne disparaît pas parce qu’il a perdu le pouvoir : il retourne devant le peuple, tire les leçons de son parcours, se réforme et reconquiert la confiance qu’il estime avoir perdue. C’est ainsi que vivent toutes les démocraties matures, et c’est ce que je veux pour ma formation.

Le problème n’est donc pas l’existence du PDG. Le problème est la relation ambiguë entretenue entre le régime en place et le directoire actuel du parti. Le problème est cette proximité qui accrédite l’idée d’une continuité là où le peuple attendait une rupture.

Cette situation est mauvaise pour tout le monde. Elle est mauvaise pour le régime, dont elle brouille la promesse. Elle est mauvaise pour le PDG, dont elle empêche l’autonomie, la remise en cause nécessaire et la reconstruction. Elle est mauvaise pour la démocratie, dont elle efface les repères. Elle est mauvaise, enfin, pour le changement lui-même.

V- QUAND LE COUP DE FORCE SE PREND POUR UNE MODE

Il faut ici regarder en face l’argument par lequel le directoire actuel justifie son alignement sur le pouvoir. Cet argument tient dans une formule qu’il croit habile : le Parti Démocratique gabonais serait, dit-il, « dans l’air du temps ».

Rendons à cette formule son vrai visage. Ce n’est pas l’air du temps : c’est l’ère du temps. Et cette ère, disons-le sans détour, c’est l’ère des coups d’État.

Le raisonnement, à peine voilé, est le suivant : des militaires ont déposé le chef de l’État ; eux-mêmes ont déposé, à l’intérieur du parti, le président de ce parti. Le même homme, le Président Ali Bongo Ondimba, destitué deux fois – une fois de l’État, une fois de sa propre formation. Et l’on voudrait nous présenter cette répétition comme une modernité.

C’est ici qu’il faut d’abord sourire, puis reprendre son sérieux.

Sourire, parce qu’on n’imite pas une rupture comme on adopte une coupe de vêtement. Le directoire actuel a pris un événement national pour une tendance de saison, et le coup de force pour un patron de couture. On connaissait les modes vestimentaires ; voici venue, paraît-il, la mode institutionnelle.

Reprendre son sérieux, ensuite, parce que la comparaison est fausse en droit. Quoi que l’on pense du 30 août, il appartient à l’ordre de l’État. Un parti, lui, relève d’un tout autre ordre : celui du contrat. Il vit par ses statuts, librement consentis par ses membres. Or nos statuts – cent cinquante-cinq articles – ne connaissent même pas le mot de déchéance. On ne renverse pas des statuts comme on suspend une Constitution. Un parti n’est pas une caserne, et des statuts ne sont pas un treillis.

Voilà pourquoi je dis, sans détour, que cette devise est malsaine. Accréditer l’idée qu’un coup de force serait « dans l’air du temps », c’est l’ériger en mode ordinaire de dévolution du pouvoir. Hier l’État, aujourd’hui un parti – et demain quoi encore ? Ce qui devrait demeurer l’exception absolue, on voudrait en faire une habitude, presque une élégance.

Et c’est à vous, Monsieur le Président, que cette dérive doit parler. Car ce directoire ne se contente pas d’invoquer l’époque : il copie une méthode, et il se réclame de vous pour la justifier. En le gardant à portée, on paraît cautionner l’idée la plus dangereuse qui soit : qu’un coup de force se reproduit, se décline et se met à la mode.

Vous demandiez, l’autre jour, que l’on cesse d’applaudir « comme l’ancien temps ». Or ce directoire ne fait précisément que cela : il applaudit le pouvoir, et il appelle son applaudissement « l’air du temps ». Il faut couper court à cette confusion.

VI- VOUS VOUS ÊTES DÉJÀ ENGAGÉ

Au reste, sur ce terrain, vous vous êtes déjà engagé devant la nation. Le 17 septembre 2025, vous avez déclaré publiquement n’avoir qu’un seul enfant : l’Union Démocratique des Bâtisseurs. Cette phrase fut un désaveu clair, assumé. Je vous prends là aussi au mot.

Car entre cette parole et la pratique, l’écart demeure. Aux élections de 2025, dans plusieurs circonscriptions – de la Sébé-Brikolo à Lambaréné, de Franceville à l’Ogooué-et-Lacs -, votre formation l’UDB et le PDG ont présenté des candidatures communes, le titulaire émanant de l’une, le suppléant de l’autre. La frontière que vous traciez dans vos discours s’effaçait ainsi sur les bulletins eux-mêmes.

Soyez donc fidèle à votre propre parole. Je n’ai pas la prétention de dicter une ligne, il vous suffit de tenir la vôtre.

VII- LE CHANGEMENT COMMENCE PAR LE GESTE LE PLUS SIMPLE

On parle souvent des grandes réformes : transformation économique, diversification, modernisation administrative. Ces ambitions sont légitimes, mais elles sont complexes et demandent du temps. Or il existe un signal infiniment plus simple, immédiatement compréhensible par tous les Gabonais, et qui ne coûterait rien au pouvoir tout en lui rapportant énormément en crédibilité.

Ce signal consiste à laisser le Parti Démocratique Gabonais vivre sa propre vie : reconstruire librement son avenir, assumer librement son histoire, devenir une opposition autonome et retourner seul devant le peuple. À cesser toute proximité susceptible d’entretenir l’idée que le changement promis n’est qu’une façade.

Voilà le geste le plus simple, et donc le plus révélateur. Car si même cette preuve-là – gratuite, immédiate, à votre seule portée – n’est pas donnée, comment croire que les transformations infiniment plus lourdes, elles, le seront ? Le refus du plus simple serait la démonstration que le plus difficile ne viendra pas.

VIII- LE TEST DE LA NEUTRALITÉ

Cette clarification connaît aujourd’hui une application concrète. Le Parti Démocratique Gabonais traverse une crise interne profonde, et des procédures judiciaires vont être engagées dans les tous prochains jours. Dans ce contexte, plusieurs responsables du directoire actuel affirment publiquement bénéficier du soutien du pouvoir ; ils laissent entendre que leur cause serait gagnée d’avance, parce qu’ils disposeraient d’appuis extérieurs au parti, et que la justice elle-même leur serait acquise.

Je ne sais ce qu’il en est. Mais le président dispose là d’une occasion exceptionnelle de dissiper définitivement ce soupçon. Il lui suffit d’une chose : Ne pas intervenir de quelque manière que ce soit et instruire tout son entourage de ne pas se mêler de ce contentieux interne au PDG. Ne pas arbitrer et laisser les pédégistes régler leurs affaires entre eux.

Cette neutralité constituerait un acte politique majeur. Elle démontrerait que le pouvoir n’a pas vocation à désigner les dirigeants d’un parti qui n’est pas le sien, et que la séparation entre l’État et les formations politiques est réelle. Ce serait, au sens propre, montrer patte blanche : non pas une déclaration de plus, mais un acte – un acte qui désavouerait, dans les faits, ceux qui se réclament aujourd’hui de vous. Acta, non verba : ce ne sont pas les mots qui établiront votre détachement, c’est cette abstention-là.

IX- MONSIEUR LE PRÉSIDENT, VOILÀ CE QUI EST MAUVAIS

Vous avez demandé qu’on vous le dise lorsqu’une chose est mauvaise. Alors permettez-moi de vous le dire.

La confusion entre le régime issu du 30 août 2023 et le Parti Démocratique Gabonais est mauvaise. Elle est mauvaise pour la crédibilité du changement. Elle est mauvaise pour la démocratie. Elle est mauvaise pour votre propre promesse politique. Elle est mauvaise pour l’avenir du pays.

Elle nourrit l’idée que le système se recompose au lieu de se transformer. Elle nourrit l’idée que la rupture annoncée n’était qu’un changement d’acteurs. Elle nourrit l’idée que le changement de régime n’a pas produit le changement de système que les Gabonais attendaient.

Or je demeure convaincu qu’il n’est pas trop tard pour corriger cette erreur. Il n’est jamais trop tard pour rétablir la cohérence, pour envoyer au peuple un signal clair, pour démontrer que le changement promis n’était pas un slogan mais une orientation réelle. Le jour où le pouvoir cessera toute ambiguïté avec le Parti Démocratique Gabonais, ce jour-là, le peuple verra apparaître l’un des premiers signes tangibles du changement qu’il attend.

Et ce jour-là, le terrain sera enfin déblayé pour le seul rendez-vous qui compte vraiment : non la simple succession des hommes, mais la transformation du système, cette deuxième alternance que j’appelle de mes vœux.

Ali Akbar ONANGA Y’OBÉGUÉ

Docteur en Droit, enseignant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université Omar Bongo de Libreville,

Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais,

Ancien Ministre.

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