
PARLONS-EN. Dans son émission La Matinale, l’animateur Brice Landry Decaux a livré une série de révélations qui ont relancé le débat sur l’origine du phénomène des Kulunas, ces bandes de jeunes délinquants également connus sous le nom de Bébés Noirs.
À travers son analyse, Ziana TV ne fait pas qu’éclairer un phénomène social : elle met en lumière les zones d’ombre d’un système politique qui, depuis des décennies, semble avoir laissé prospérer – voire créer – des groupes de violence urbaine pour servir des intérêts obscurs.
Les premières révélations : la vidéo d’Aimé Hydevert Mouagni
Tout commence avec une vidéo publiée par Aimé Hydevert Mouagni, député de la majorité présidentielle, dans laquelle il affirme que durant le régime de Pascal Lissouba, lui et ses amis avaient reçu pour mission – de la part de hauts responsables du Parti Congolais du Travail (PCT), voire de Denis Sassou Nguesso lui-même – de commettre des actes d’insécurité à Brazzaville.
Ces déclarations, devenues virales sur les réseaux sociaux, ont entraîné sa suspension de l’Assemblée nationale, la perte de son immunité, son arrestation et son incarcération. Libéré provisoirement pour raisons médicales, il s’est envolé pour la Turquie, avant de se retrouver aujourd’hui en France où il mène une vie discrète.
Mais ces révélations ne sont pas un accident. Elles s’inscrivent dans une longue histoire de violences urbaines dont l’origine semble remonter au cœur même du pouvoir.
Retour dans les années 1980 : les premières disparitions sous Sassou Nguesso
Contrairement à ce que certains affirment, le phénomène du banditisme urbain ne naît pas sous Lissouba. Dès les années 1979-1980, au début du premier règne de Denis Sassou Nguesso, Brazzaville est secouée par de mystérieuses disparitions, notamment celle des enfants de Moukondo. Ces drames installent un climat de peur qui marquera durablement la capitale.
Jean-François Ndenguet et la génération des Bébés Noirs
Sous le magistère du général Jean-François Ndenguet, ancien directeur général de la Police nationale, le phénomène prend une nouvelle ampleur. Ndenguet aurait créé ses propres Bébés Noirs, les dotant d’armes et de munitions. Leurs exactions – viols, braquages, mutilations, assassinats – plongent plusieurs quartiers de Brazzaville dans la terreur.
Le plus célèbre d’entre eux, le capitaine de police Romuald Manounou, surnommé « Morgan », est arrêté en 2022 et condamné à sept ans de prison pour association de malfaiteurs, abus de fonction, arrestation arbitraire et extorsion. Pourtant, malgré cette condamnation, il est aujourd’hui libre… et en France, avec la bénédiction silencieuse d’une partie des autorités congolaises.
Un phénomène qui se poursuit… en toute impunité
Même après la chute de figures comme Hydevert Mouagni ou Morgan, les Kulunas continuent d’opérer avec la même brutalité. Brazzaville reste sous la menace d’un phénomène qui semble prospérer au vu et au su des autorités, sans aucune réponse structurelle du gouvernement.
La rumeur du coup d’État : révélatrice d’un régime en crise
Une rumeur attribue à plusieurs hauts responsables proches de Sassou Nguesso la préparation d’un coup d’État. Parmi les noms cités : Dominique Okemba, Jean-François Ndenguet (actuellement discret à l’étranger) et Jean-Jacques Bouya
Et selon certaines sources, Pierre Oba serait également impliqué : dans son village, des armes, des munitions, 4 000 machettes, ainsi que des documents compromettants auraient été découverts. lors d’une perquisition, menée par des éléments de la DGSP.
Un détail qui interroge : les Kulunas brazzavillois utilisent justement des machettes dans leurs opérations.
Face à ces soupçons internes, Sassou Nguesso se retrouve dans une impasse stratégique : comment arrêter des proches disposant d’appuis dans l’armée, la police, la gendarmerie et d’autres institutions ?
Le général Serge Oboa entre en scène
Le général Serge Oboa, chef de la sécurité présidentielle, n’est pas impliqué dans le complot supposé. Son action commence lorsqu’un de ses éléments est agressé par des Kulunas. Il lance alors des opérations punitives contre ces gangs dans plusieurs quartiers.
Sassou Nguesso saisit l’occasion pour éliminer les grands Kulunas liés à Jean-François Ndenguet. Une liste contenant leurs noms et adresses aurait été remise aux autorités par Morgan en échange de son évasion. Mais au lieu d’ouvrir une enquête qui pourrait remonter jusqu’aux commanditaires situés au sommet de l’État, le pouvoir opte pour une issue brutale : des exécutions extrajudiciaires et la destruction des maisons des chefs de gang présumés.
Une conclusion dérangeante : un phénomène créé par le pouvoir
L’analyse de Ziana TV met au jour une vérité que beaucoup soupçonnaient : le banditisme urbain des Kulunas n’est pas un phénomène spontané, mais une création politique, instrumentalisée successivement par différents clans du pouvoir pour : semer la peur, garder le contrôle, neutraliser des adversaires, et masquer des luttes internes au sommet de l’État.
Avec l’exécution de certains Kulunas, le silence prolongé des autorités, et l’absence totale d’un débat parlementaire sur un phénomène pourtant central dans la vie quotidienne des Congolais, il est désormais évident qu’aucune lumière ne sera faite sur ce système.
Faute d’information fiable, les autorités congolaises devront accepter que rumeurs, fantasmes et suppositions populaires prennent le dessus.
C’est dans cet espace de non-dit que s’impose l’idée, largement répandue, que les Kulunas sont une création du pouvoir, un instrument destiné à gouverner dans la peur.
Les exécutions sommaires, les destructions de maisons et les disparitions ciblées ne visent pas à restaurer la sécurité. Elles servent surtout à effacer les traces d’un système qui fabrique ses propres monstres… puis élimine ceux qui deviennent gênants.
Deux questions demeurent :
Deux interrogations majeures surgissent inévitablement de cette reconstitution et frappent par leur simplicité autant que par leur force.
Premièrement : Comment un régime qui contrôle l’armée, la police et la gendarmerie peut-il être menacé par quelques gangs, si ceux-ci ne sont pas son propre produit ?
Un pouvoir disposant de tous les leviers de la force publique, des renseignements et de l’appareil coercitif d’État ne peut logiquement pas trembler devant des groupes de jeunes armés de machettes — sauf si ces groupes sont issus de son propre système, utilisés ou tolérés pour servir des objectifs politiques précis.
Deuxièmement : Comment des piliers aussi puissants du régime Sassou Nguesso — Jean-Dominique Okemba, Jean-François Ndenguet et Jean-Jacques Bouya — qui disposeraient d’appuis solides dans les Forces armées congolaises, la police, la gendarmerie et plusieurs institutions stratégiques de la République, pourraient-ils ne compter que sur des bandes de gangs pour défendre leurs positions ou leurs ambitions ?
L’idée même qu’un triumvirat aussi influent puisse s’appuyer sur des Kulunas, même infiltrés dans la force publique, relève de l’absurde. Ou de la lâcheté politique. Car si ces hommes disposent réellement d’alliés, de réseaux et de relais dans l’appareil sécuritaire de l’État, pourquoi recourraient-ils à des adolescents armés de machettes ? La réponse s’impose : ce recours n’est ni une nécessité, ni une faiblesse — mais un outil. Un instrument de pression, de déstabilisation ou d’intimidation utilisé depuis longtemps dans les luttes de pouvoir internes.
Kulunas : le miroir d’un pouvoir divisé et gouverné par la violence
La reconstitution de Ziana TV met ainsi en lumière un pouvoir divisé, fragilisé, et rongé par des rivalités internes, où chaque clan semble prêt à instrumentaliser la violence urbaine pour consolider ou défendre sa position.
À travers le phénomène des Kulunas, c’est toute la mécanique de la gouvernance Sassou Nguesso qui apparaît sous un jour nouveau : un système où la peur devient une méthode, la violence un langage politique, et où la vérité demeure l’ennemie la plus redoutée.
Par Serge Armand Zanzala
Écrivain, chercheur, citoyen engagé, Directeur de La Société Littéraire, Initiateur du projet Kongo Ya Sika