Congo. MATSOUA : Jeunesse (suite)

HISTOIRE. INTRO. Cette série s’appuie sur le livre « Matswa vivant. Anticolonialisme et citoyenneté en Afrique-Equatoriale française » de Didier Gondola, professeur d’histoire africaine et des études afro-américaines de l’université Paris 7- Denis Diderot, paru en février 2021 aux éditions de la Sorbonne. J’ai pris une année pour en vérifier les sources.

La qualité du travail est remarquable et je l’en remercie profondément. J’ai tout de même été dérouté par le style du récit qui tend à faire trop d’aller-retour chronologiques (on s’y perd vraiment) et où domine bien souvent le contexte indirectement rattaché à la biographie en cours. Ces exposés sont mes notes de lecture et commentaires.

SOURCES. L’essentiel des sources exploitées ici se trouvent dans la très nombreuse correspondance de Matsoua. Ces courriers se trouvent aux Archives Nationales d’Outre-mer en France, ainsi qu’en Belgique (Archives africaines) en ce qui concerne sa longue et riche correspondance avec Mahuku Prosper, un natif de Linzolo, secrétaire de la section de l’Amicale à Léopoldville. Ces documents furent recueillis après des perquisitions chez les intéressés (Jacques Mayassi, Nkéoua Joseph, Mahuku, Matsoua, Ngoma Louis…) et mis sous scellés avant leur mise à disposition au public quand fut venu le temps de l’histoire. La police coloniale (mais c’est le cas partout) et ses services de renseignement constituent la source historique la plus sûre, la plus précise et la plus documentée. Les interrogatoires et enquêtes autour du mouvement l’Amicale ont fournis avec force détail suffisamment d’éléments, professionnellement vérifiés par les enquêteurs de l’époque, et annotés avec leurs réseaux d’espions et d’informateurs jusque dans les lits des intéressés qui peuvent aujourd’hui permettre au chercheur de construire un récit assez proche de la réalité.

CITATIONS. Les extraits des lettres de Matsoua sont reproduits in extenso.

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« Il n’y a pas des écoles primaires pour instruire les noirs, nous affirmons ici à M. Antonetti que ce n’est pas l’Association Amicale qui empechera de mettre en valeur l’A.E.F. au contraire l’Association Amicale souhaite vivement que l’A.E.F. soit développer par lui. Pour développer l’A.E.F. il faut fonder des routes, des dispansaires, des pharmacies, des grandes Postes, des hotels de ville, des hopitaux, installer l’éclairage et créer des régiments coloniaux de tirailleurs congolais. »

Ainsi écrivit André Grenard Matsoua, sous l’entête « Grenard, président fondateur de l’Association Amicale à Monsieur le ministre des Colonies, Paris, le 16 août 1929 ». Ces mots résument bien le combat qu’il va mener toute sa vie avec une façade officielle, et une autre plus cachée.

Si on connait beaucoup de ce qu’il est devenu, on sait peu de ce qu’il a été. Matsoua est né le 17 janvier 1899 à Mandzakala, petit hameau situé dans un territoire jadis occupé par les Batéké, dans la circonscription administrative qui deviendra à partir de 1911 le district de Kinkala, à moins d’une centaine de kilomètre de Brazzaville.

Dans sa lettre au président français Raymond Poincaré qu’il signe « Grenard », il ne décline pas son identité comme Kongo ou Lali comme on disait à l’époque pour franciser « lari », mais comme Congolais : « Je suis né à Brazzaville, Congo Français le 17 janvier 1899 Fils de Congolais et Congolaise. » écrit-il. Il se détache de l’appartenance ethnique à laquelle les colons désignaient systématiquement les indigènes et s’octroie un qualificatif plus englobant. Mais né à Brazzaville et non à Mandzakala? Matsoua, prend ici quelques libertés avec les faits. Sans doute pour souligner son modernisme ancré, en se rattachant à cette ville promesse de lumière.

Selon Martial Sinda, il est l’aîné d’une famille de trois enfants dont le père, N’Goma Mousoungou, et la mère, N’Koussou, se préoccupent très tôt de leur éducation. Baptisé catholique, il est dès 1910 écolier à Brazzaville (et non à l’école de la mission catholique de M’Bamou comme le prétend Sinda). Il n’est pas inscrit dans la filière régulière de l’école, qui ouvre ses portes en 1912 et permet un cycle primaire classique, mais dans sa section professionnelle qui existe depuis 1903 et forme des dactylographes, des interprètes, des assistants comptables, des géographes. Après l’apprentissage du français, de la lecture, l’écriture et le calcul qui se faisait en 3 ans, on ne connait pas bien la filière complémentaire de 1 à 2 ans qu’il y a suivi. Mais dans une lettre aux autorités où il se présente, il s’en dit diplômé. En quoi? en quelle année? Les sources sont silencieuses.

Fut-il bien formé? Les résultats de ces formations à la va-vite ne sont pas appréciés des autorités coloniales elles-mêmes.

Dans une circulaire du gouverneur Antonetti datée de 1925, on y lit:

« Trop d’élèves, chaque année, quittent nos écoles avec un mince bagage, sachant vaguement lire, ayant des notions d’écriture, ayant enregistré dans leur mémoire un certain nombre de mots français dont ils ignorent parfois le sens exact, juste assez savants en un mot pour s’écarter de la terre et mépriser leurs frères restés aux villages, mais incapables de se servir de ce semblant d’instruction dont ils sont puérilement fiers pour gagner leur vie. Aucun n’est capable de faire un écrivain, un dactylographe, un comptable. Ce sont trop souvent des déclassés, des mécontents, des parasites de la collectivité travailleuse. »

Ce qui est sûr c’est qu’il quitte Brazzaville à la fin 1914, et officie comme catéchiste à Kindamba, chez les pères du Saint-Esprit. Plus que de suppléer la dizaine de religieux européens dans la contrée, il est interprète et comme dans une pré-école, il apprend aux gens à lire, écrire, compter, parler français. Mais jamais Matsoua ne commentera cette expérience ni même ne la mentionnera dans les courtes biographies qu’il donne dans ces lettres ou devant ses juges. Black out total. Il passe souvent de sa formation à son service dans les Douanes Françaises auprès de la Direction Centrale de Brazzaville (voir photo), comme secrétaire, puis commis du cadre local. Mais c’est sûr, il a eu son « sacerdoce » à Kindamba. Même spirituellement, il ne fait jamais la moindre allusion à Dieu, à la religion, aux Évangiles. Ces thèmes sont absents de la rhétorique matsouanienne.

Matsoua quitte effectivement Kindamba pour Brazzaville en 1919, pour être recruté à la douane. On ne sait pas où il a vécu mais on suppose souvent Bacongo, lieu principal de débarquement des originaires de la région Pool. Le fait qu’il n’y ait pas laissé de souvenirs permet tout de même de s’interroger sur ce raccordement facile. Il aurait bien pu vivre à Poto-Poto, plus proche de son travail et lieu ou il aurait pu faire la connaissance de Kiélé Tenard, batéké résident d’abord à Poto-poto puis à Mpila quand les affaires lui réussiront, et qui deviendra un de ses piliers. Il compte des amitiés solides parmi aussi les commis d’administration à Bacongo également. Parmi eux Jacques Mayassi, un planton au greffe du tribunal de Brazzaville, de grande conscience politique et dynamique organisateur à qui il confiera plus tard la direction de la section congolaise de l’Amicale. Il fait plusieurs séjours à Léopoldville où son ami Kiélé Tenard travaille pour une société commerciale belge. Matsoua discute beaucoup sur la condition coloniale, la condition noire, les écarts entre indigènes et colons, les discriminations légales et sociales basées sur la race, les salaires, la valeur accordée à l’humain selon sa naissance, l’exploitation des compagnies concessionnaires. Il est un lecteur assidu des journaux coloniaux – il les cite souvent dans ses courriers – et donc au fait de la situation des autres colonies. Le Sénégal a un député, Blaise Diagne, et un Sénateur. Les habitants de Saint-Louis du Sénégal sont français. Comme les antillais. Pourquoi tant d’inégalités même sur le traitement infligé aux indigènes qui pourtant tous ont donné leur sang pour la France en 1914-1918, se plaint-il. Il sait aussi que la situation coloniale au Congo Kinshasa est pire.

En 1922, il décide de quitter Brazzaville pour se rendre en France. Pourquoi ? Mystère. Rien dans les sources que nous avons aujourd’hui n’explique le projet audacieux qu’il a en ce moment-là. Certains ont prétendus qu’il se serait déjà initié à la franc-maçonnerie et que c’est ce milieu qui l’aurait encouragé et même financé. Difficile à vérifier en l’absence de documents. En tout cas la loge de Brazzaville créée en 1906 et affiliée au Grand Orient de France, ne compte aucun noir.

En juillet 1922 il plaque tout et prend le chemin de la France. Mais pour y arriver il doit passer par le Congo belge, où un chemin de fer rallie déjà facilement l’océan Atlantique. De Matadi, il prendra le bateau.

Par Hervé Mahicka

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