Le nouveau modèle diplomatique de la Turquie

TRIBUNE. Toute crise mondiale a l’avantage de mettre au grand jour les failles et les points forts des États tout comme l’émergence de leadership mondial de certains dirigeants jusque là timidement connus.

Et la guerre de l’Ukraine a révélé certes le leadership Indiscutable de Vladimir Poutine mais nous aurons tort de voiler la grande force de manœuvre politique de Recep Tayyip Erdogan, l’actuel président de la Turquie.

Sa posture pour le moins équilibriste dans ce conflit émerveille plus d’un. Tenez! Le 16 août 2022, le président turc était accueilli à Kiev dans son rôle de médiateur et d’artisan de l’Accord sur les céréales au moment où tous les pays occidentaux, y compris les USA, étaient bloqués face à l’intransigeance de la Russie qui vendent d’occuper le port d’Odessa.

Un mois plus tard le 20 septembre 2022 à la Tribune des Nations Unies à New York, Erdogan s’impose en faiseur de paix. “ J’appelle ici les organisations internationales et tous les pays de soutenir sincèrement les efforts de la Turquie à rétablir une paix durable” demande-t-il à tous les dirigeants du monde présents dans la Salle.

Et Erdogan ne parle pas pour parler, quelques jours après son adresse de New York, il envoie derechef à l’armée ukrainienne des drones Baykar Ataturk qui feront mal à l’armée russe tout en soignant ses relations diplomatiques dont il dépend pour son approvisionnement en gaz.

Ankara ira encore plus loin : contre toute attente de l’OTAN, Erdogan va signer un contrat d’achat de F-400 russes pour renforcer son système de défense anti-missile. Erdogan condamne publiquement l’invasion de l’Ukraine mais refuse d’appliquer les sanctions occidentales contre la Russie. “ Nous en Turquie, on a toujours maintenu la politique d’équilibre entre l’Ukraine et la Russie. Désormais nous continuerons à poursuivre cette politique équilibrée “ explique-t-il devant les micros de la presse internationale.

Cette politique d’équilibriste sera la signature diplomatique de la Turquie d’Erdogan bien au-delà du conflit ukrainien. Au sein même de l’OTAN dont la Turquie est membre et contre la ligne politique états-unienne, elle n’adoptera pas toujours la même politique que ses partenaires. Notamment en Syrie contre les Kurdes.

En pleine crise internationale, la Turquie multiplie des partenaires avec d’autres états tels que l’Arabie Saudite et l’Egypte. Elle se rapproche de l’Israel tout en portant son soutien aux palestiniens. Erdogan joue ce positionnement ambigu et renverse sens dessus dessous l’ancien paradigme de relations internationales qui voulait que “l’ennemi de mon ami soit mon ennemi”. Erdogan approche qui il veut au nom de l’intérêt supérieur de son pays et entend utiliser cette position d’équilibriste pour faire de la Turquie cette puissance mondiale incontournable.

Il ne sent point le besoin de se proclamer non aligné. Il tisse lentement sa toile. Il a compris bien avant les autres, « l’impuissance de la puissance» comme l’a si bien prédit le professeur Bertrand Badie. Il a eu le flair du début de la fin du monde d’avant. Il a très bien compris la bascule du monde et il s’est décidé à positionner son pays au centre des enjeux internationaux sans se sentir obligé de rendre compte à qui que ce soit.

Cet homme d’Etat très décomplexé et indiscutablement stratège est en train de bouleverser l’ordre archaïque des relations internationales habitué à obéir au diktat de bloc d’influence ou tout simplement à celui d’une puissance étrangère. Recep Tayyip Erdogan, tout comme l’Etat dont il est le leader, est en train de s’affirmer comme l’un des meilleurs gagnants de cette guerre ukrainienne et du bouleversement géopolitique qu’elle est en train de provoquer sur l’échiquier international.

Par Germain Nzinga

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