Congo. MATSOUA: Le périple vers la France (suite2)

HISTOIRE. MATADI. Matsoua arrive à Léopoldville au Congo belge en juillet 1922. Il ne s’y attarde pas, et rejoint Matadi par la voie ferrée. Ses économies sont trop minces pour se permettre un billet de bateau pour la France. Le douanier démissionnaire n’a aucune peine pour trouver un travail dans cette cité portuaire où le niveau des noirs est limité au strict minimum selon la philosophie coloniale belge, « pas d’élite, pas de revendications ». Il est embauché par l’une des plus grandes compagnies du port, Manucongo, une compagnie privée qui sera plus tard intégrée au sein de l’Otraco puis Onatra.

Quelques mois auparavant, en avril 1921, un fils du pays Bakongo, Simon Kimbangu, soulève les passions au Congo belge. Ancien catéchiste comme Matsoua, il commençait alors un ministère d’évangélisation qui emporte tant d’enthousiasme qu’une grande partie des Africains désertent les missions chrétiennes pour aduler le nouveau prophète qui officie à quelques dizaines de Kilomètres de Matadi, à Nkamba. Les témoignages abondent disant qu’il opère de grands miracles, guérit les malades et promet la fin du cycle de domination blanche et que bientôt, les Noirs seront leurs maitres, les blancs leurs esclaves. Kimbangu est arrêté, jugé, condamné à mort et transféré en isolement au centre du Congo Belge en octobre 1921. Loin d’étouffer le mouvement, cette injustice coloniale renforce la popularité du mouvement qui gagne le Congo français. Matsoua est à Matadi durant cette effervescence. Il ne nouera pas de liens directs avec le mouvement kimbaguiste, mais on sait par ses compagnons de Léopoldville qu’il se sentira conforté par le discours du prophète Kimbangu. Mais dans un pays où on peut être condamné à mort pour avoir prêché la bible, Matsoua préfère ne pas y faire de vieux os. Après à peine deux mois de services, il ne totalise en économie que le prix du billet pour arriver à Dakar. Tant pis, il le prend et s’embarque fin 1922 pour cette Afrique Occidentale française que les journaux disent plus développée que l’Afrique Equatoriale française.

DAKAR. Son séjour à Dakar est peu documenté. Il n’est pas encore sous le collimateur de la police et n’a pas la frénésie des courriers qui le caractérisera plus tard. Il y restera toute l’année 1923 sans que l’on sache à l’heure actuelle s’il y a travaillé, où a-t-il vécu, qui a-t-il fréquenté.

De Dakar, Matsoua s’enrôle dans l’armée coloniale française où il se fait enregistrer non pas comme un sujet français du Moyen-Congo mais comme fils de Sénégalais et citoyen français. Il est affecté au régiment qui va combattre les indépendantistes marocains dans le Rif. L’autorisation de départ lui est délivrée par le commissaire de police de Dakar le 2 janvier 1924.

MAROC. « Je suis allé à Casablanca où je me suis engagé au 22e régiment d’infanterie coloniale. J’ai fait deux ans de service pendant lesquels j’ai fait la campagne du Maroc. » déclara t-il lors de son procès en 1930 à Brazzaville.

Il reste quelques mois à Casablanca pour la formation puis et est expédié dans le Rif pour faire face à des patriotes marocains qui luttent farouchement pour arracher à la France leur indépendance. Comme plus tard Marien Ngouabi qui combatit les maquisards camerounais de l’UPC à la fin des années 1950 dans l’armée française. C’était aussi cela la colonisation : une absence de conscience d’être dans le même bord des opprimés. Il est démobilisé en novembre 1925. Il pense avoir payé sa dette vis-à-vis de la France et le répétera souvent pour justifier son droit d’être citoyen français.

Aurait-il été promu sous-officier comme le dit une légende ? Il n’y a de cela aucune trace et Matsoua qui aime se donner une posture avantageuse, ne l’évoque nulle part. Quelques années plus tard, il se présente dans sa lettre à Raymond Poincaré, président de la république française comme « André, Grénard Matchouand, ex-soldat du 22e Régiment Mitrailleur ». Soldat et non sous-officier. Il connait la nuance.

MARSEILLE. Il arrive à Marseille en février 1925, légalement, contrairement à la légende qui veut qu’il ait tenté d’entrer par Anvers, refoulé, il aurait essayé Bordeaux, refoulé de nouveau, avant de tenter sa chance à Marseille. Il n’y aucune trace d’un tel périple. A Marseille, Il travaille au service l’intendance militaire. La ville grouille d’Africains: migrants, marins, d’anciens combattants de 14-18 abandonnés à leur sort et de colons au départ ou en retour, entichés de leur domestiques nègres. Un d’entre eux sera de ses amis et le marquera.

François Kikombolo, originaire du Congo et de la région du Pool comme lui (région qui s’étant jusqu’à Mouyondzi à l’époque) a à peu près son âge. Arrivé en France en mars 1921 avec son employeur, le pharmacien major Albert Lefebvre. On l’accable de besognes pénibles tout en retenant son salaire dont une partie lui est acquittée en vêtements usagers appartenant à son employeur. Kikombolo est de surcroît battu, humilié pour des bagatelles et à longueur de journée par Madame Lefebvre qui épie ses moindres gestes. De guerre lasse, il prend la fuite et trouve du travail ailleurs, chez un certain Albert Séjourné, assureur à Marseille. Son sort ne s’en améliore pas pour autant. C’est alors qu’il fait la connaissance de Matsoua. Les deux se lient aussitôt d’amitié et Matsoua découvre par lui, le calvaire des africains en France. Il comprend vite que son combat n’est pas que celui l’attend à son retour, mais sur place, il faut secourir ceux sont là afin de former une élite. Malgré les encouragements qu’il lui prodigue, Matsoua est ipuissant à venir en aide à ce compatriote qui, en pleine déprime, se tourne vers les services français, pour solliciter son rapatriement au Congo. « Ayé pitié de moi, implore Kikombolo, que je suis un pauvre homme qui ve partir chez lui. » écrit-il.

A cette époque, une étude de Patrick Dewitte dénombre moins de 3000 individus d’Afrique subsaharienne et de Madagascar vivant en France légalement, et peut-être 2000 clandestins en s’en tenant aux rapports de police. Un tiers d’entre eux environ vit dans la région parisienne. Parmi eux, moins d’une centaine de ressortissants de l’A-EF à Paris et peut-être autant dans le reste du pays, surtout dans les villes portuaires de Marseille, Bordeaux et Le Havre. Ce petit nombre s’expliquant selon Dewitte par « l’archaïsme de la colonisation dans cette partie de l’Afrique française. En A-EF, poursuit-il, il n’existe pas de port de l’importance de Dakar où les candidats à l’aventure métropolitaine peuvent s’embarquer parfois clandestinement. »

Puisque c’est Paris qui concentre les énergies, Matsoua ira donc à Paris.

Par Hervé Mahicka

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