Déconstruire les mythes autour de la démocratie: pour une libération complète de l’Afrique (Tribune)

Déconstruire les mythes autour de la démocratie: pour une libération complète de l’Afrique (Tribune)

L’Afrique traverse aujourd’hui une véritable crise de classes. Aux premières heures de nos luttes pour les indépendances, nous avons trouvé des alliés dans certains mouvements citoyens occidentaux, unis par une vision commune de liberté et de justice. Mais il faut comprendre que la démocratie occidentale, telle qu’elle s’est imposée au monde, est née d’une guerre de classes : celle qui opposa, en Europe, les monarchies absolues, concentrant richesses et pouvoir, aux masses laborieuses condamnées à vivre dans la précarité. La révolution industrielle n’a fait qu’aggraver l’exploitation des ouvriers, nourrissant des mouvements de libération centrés sur la cause des travailleurs. En Afrique, la réalité historique est tout autre. Bien avant la colonisation, de nombreuses sociétés africaines avaient déjà mis en place des systèmes démocratiques et républicains : le Bouganda avec son parlement, les Zoulous avec leurs assemblées de guerriers, les Ibos avec leurs conseils de clans, et bien d’autres encore. Certaines communautés pratiquaient même le vote et imposaient la reddition de comptes à leurs dirigeants. Nos rois, reines, chefs ou présidents de conseils tribaux s’entouraient de ministres chargés de différents portefeuilles, et les contre-pouvoirs existaient. Dire que la démocratie est un produit importé de l’occident est une véritable falsification de l’histoire. La vérité, c’est que la colonisation a détruit ces structures, annihilé nos institutions, et imposé des régimes monarchiques ou autoritaires au service des métropoles. Quand j’entends quelqu’un me dire : « Tu es panafricaniste, pourquoi parles-tu de démocratie ? C’est une idée importée par les Blancs », je vois là le résultat de décennies d’acculturation et d’alénation qui nous ont conduit à croire que l’occident nous aurait apporté la démocratie. C’est archi faux! Ce que certains appellent aujourd’hui la “démocratie à l’africaine” : un système où les dirigeants ne rendent de comptes à personne est une insulte à nos sociétés démocratiques précoloniales. Chaque nation possède son propre modèle démocratique, et les nôtres n’avaient rien à envier à ceux de l’Europe. La démocratie, c’est un pouvoir au service du peuple, redevable devant le peuple. Or, les dictatures actuelles, qu’on essaie de nous vendre comme une alternative adaptée à nos “réalités africaines”, ne servent que leurs propres intérêts et ceux de leurs alliés étrangers. Dans nos traditions, le principe de redevabilité était ancré dans la culture et les institutions et lea exemples sont légions. Chez les Ashanti du Ghana, le roi pouvait être démis de ses fonctions par le conseil des anciens, symbole à l’appui, si son comportement trahissait le peuple. Chez les Yoruba du Nigéria, un roi injuste recevait un message rituel l’invitant à se retirer ou à se suicider pour préserver l’honneur de la communauté. Chez les Buganda de l’Ouganda, le conseil pouvait retirer sa confiance au roi, le forçant à abdiquer. Chez les Igbo du Nigéria, un chef abusif perdait ses terres et son statut, ce qui revenait à une mort politique. Des élections existaient dans certaines sociétés précoloniales. Chez les Sena du Mozambique et les Shona du Zimbabwe, les chefs pouvaient être choisis à travers des assemblées de consensus réunissant des anciens et des représentants de différents clans. Chez les Somali, les dirigeants appelés Ugases étaient élus par des conseils d’anciens représentant diverses lignées et pouvaient être destitués s’ils agissaient contre la volonté du peuple. Dans le système Gadaa des Oromo en Éthiopie, le dirigeant changeait tous les huit ans à travers un processus électoral très organisé, impliquant des débats publics et des votes communautaires. Pour celles et ceux qui veulent approfondir, plusieurs travaux détaillent l’existence et le fonctionnement des systèmes démocratiques précoloniaux en Afrique lisez : 1-Precolonial Black Africa de Cheikh Anta Diop 2-African Political Systems de Meyer Fortes et E.E. Evans-Pritchard 3-The History of Africa de Molefi Kete Asante 4-Democracy and Precolonial African Societies de Kwasi Wiredu 5-The African Heritage de Basil Davidson Nos résistances ont d’abord été dirigées contre les colons. Mais après les indépendances, dans beaucoup de pays, ils sont revenus par la grande porte ou par la petite, installant des régimes fantoches. Une nouvelle élite locale a pris le relais, exploitant nos peuples avec la même voracité que les colons, parfois pire. Aujourd’hui, notre véritable combat est donc un combat contre deux groupes: d’abord, contre les oppresseurs étrangers et ensuite contre nos féodaux locaux. Ce combat doit se mener simultanément à plusieurs niveaux : 1-Sur le plan politique, en luttant contre les dictatures et les lois liberticides tout en combattant les ingérences étrangères qui les soutiennent. 2-Sur le plan économique, en brisant la dépendance vis-à-vis des institutions financières internationales et en s’attaquant à la corruption des élites locales qui détournent les richesses. 3-Sur le plan social, en combattant les discriminations héritées du colonialisme et renforcées par l’oligarchie interne : sexisme, tribalisme, mépris des pauvres. 4-Sur le plan culturel et moral, en restaurant nos valeurs de justice, de solidarité et de responsabilité, et en refusant les compromis avec ceux qui utilisent la culture comme prétexte pour justifier la tyrannie. Restructurer notre société implique aussi de guérir nos traumatismes. Des décennies de résistance et de luttes, de répression et de trahison, ont érodé nos traditions les plus nobles et fragilisé nos valeurs. Nous devons replacer la vertu au cœur de notre action. Cela signifie que nous ne pouvons pas tolérer ceux qui, par opportunisme ou lâcheté, deviennent les “traîtres intellectuels” : ces universitaires, journalistes, artistes ou leaders d’opinion qui se rangent du côté des élites corrompues tout en prétendant défendre la souveraineté. Ils inventent alors une soi-disant « démocratie à l’africaine » qui, en réalité, n’est qu’une tyrannie repeinte aux couleurs locales : un système où l’on accepte l’exploitation et le silence imposé, sous prétexte de respecter les “spécificités culturelles”. Or, la vraie démocratie à l’africaine, c’est celle de nos sociétés précoloniales : un pouvoir partagé, une justice accessible, des dirigeants révocables, des décisions collectives, et une gouvernance fondée sur la redevabilité et l’honneur. On ne peut pas parler de souveraineté lorsque nos pays sont dirigés par des féodaux locaux, lorsque le pouvoir est entre les mains d’hommes et de femmes qui utilisent l’appareil