Ukraine : pourquoi l’Occident perdra face à l’axe sino-russe ?

Ukraine : pourquoi l’Occident perdra face à l’axe sino-russe ?

TRIBUNE. En 2015, j’ai eu une longue discussion avec un ancien grand diplomate français. À l’époque, je travaillais sur le dossier libyen et la guerre faisait rage en Syrie. Pendant notre échange, mon interlocuteur, plusieurs fois ambassadeur dans les pays arabo-musulmans (Iran, Libye, Liban, etc.) et témoin privilégié des crises diplomatiques qui ont éclaté dans les années 1980-90, me répéta plus d’une fois : « Vous savez M. Mbeko, les grands pays occidentaux n’ont plus de diplomate », « nous n’avons plus de diplomate », « la France n’a plus de diplomate. » L’ancien diplomate français était frappé par la légèreté avec laquelle les dirigeants occidentaux en général et français en particulier traitaient et géraient la crise en Syrie. Près de sept ans après notre échange, je ne peux m’empêcher de penser aux propos de cet ancien grand diplomate à la lumière du comportement affiché par les Occidentaux vis-à-vis de la crise en Ukraine. Comme on le sait, de plus en plus de voix en Occident s’élèvent pour faire remarquer que les sanctions imposées à la Fédération de Russie par l’Occident font plus mal aux intérêts occidentaux qu’à l’ours russe. Malgré cette surprenante réalité, les États-Unis et leur laquais européens semblent déterminés à poursuivre sur cette voie sans issue et contre-productive. On peut se demander pourquoi les pays occidentaux persistent dans la logique des sanctions, alors qu’ils sont les premiers à en faire les frais. Les raisons sont certes multiples, mais je me limiterai à en présenter deux qui me paraissent essentielles : l’arrogance qui caractérise tout système ou empire en déclin et les motifs inhérents à la prise de décision politique. À ce dernier propos, il convient de souligner que la plupart des pays occidentaux actifs dans l’affaire ukrainienne sont confrontés à des problèmes de politique intérieure importants. En effet, outre la dimension géopolitique de la question ukrainienne, cette crise a permis à certains dirigeants de ces pays de se refaire une santé politique chez eux. On l’a bien vu avec Joe Biden, qui s’est présenté en leader du prétendu « monde libre »; Boris Johnson en a profité pour faire oublier le scandale du « partygate », quand Emmanuel Macron tirait son épingle du jeu en se présentant comme le protecteur des Français dans une Europe en guerre à l’approche de la présidentielle. On ne saurait donc sous-estimer le poids des enjeux de politique intérieure dans l’évolution et la formulation de la politique étrangère d’un certain nombre de pays occidentaux. Non seulement ces enjeux influencent le processus décisionnel en matière de politique étrangère, mais ils permettent aussi de comprendre l’étrangeté de certaines décisions prises en fonction des enjeux du moment sans projection dans l’avenir. Les tentatives d’imposer des sanctions sur le pétrole et le gaz russe en sont des exemples patents. Comment comprendre une telle décision quand on sait que les conséquences seront désastreuses pour l’Europe elle-même ? Qui plus est, la Russie s’est toujours refusée à utiliser l’arme du pétrole et du gaz comme arme politique. En fait, on est dans le court terme et l’idéologie. Or en face, c’est-à-dire du côté de la Russie et de la Chine, on est pragmatique, stratégique et on réfléchit sur le long terme. Alors que les Occidentaux sont réduits à des stratégies partielles ou réactives pour faire triompher leurs desiderata en Ukraine et ailleurs (Sahel, Indopacifique, etc.), les Chinois et les Russes, qui ont une vision à long terme de la situation et modulent leurs stratégies en fonction des enjeux en présence, profitent de la crise ukrainienne pour renverser définitivement l’ordre cannibale de l’après 1945 dominé par leurs rivaux. Il suffit d’analyser les propos de leurs dirigeants pour s’en apercevoir. La rhétorique russe sur l’Ukraine par exemple a évolué, passant de la défense des russophones du Donbass et de l’indivisibilité de la question sécuritaire en Europe à la remise en question totale de l’ordre international actuel. Autrement dit, l’Ukraine est la première étape d’un bouleversement géopolitique majeur qui devrait, à moyen et à long terme, conduire au renversement total du système de domination occidentale, tant sur le plan politique qu’économique et monétaire. Les Chinois, qui savent qu’ils sont dans l’œil du cyclone, apprécient le spectacle, n’hésitant pas à prêter main-forte à l’allié russe pour contrer certains effets des sanctions occidentales. Il serait naïf de penser qu’on ne comprend pas cela dans les capitales occidentales. Mais seulement voilà : l’époque où la diplomatie en Occident était réservée à des personnes pragmatiques et aux grands diplomates semble révolue. L’époque des H. Kissinger, J. Baker, R. Dumas, etc. a laissé place à une ère dominée par des idéologues déguisés en diplomates et n’ayant aucune culture diplomatique. Dans ces conditions, on ne voit pas comment l’Occident court-termiste pourrait sortir gagnant du bras de fer qui l’oppose à l’axe sino-russe long-termiste… Par Patrick Mbeko