Intervention US au Venezuela : entre artifices juridiques et réalités géopolitiques

Réponse à la tribune du professeur Sam Bokolombe

L’intervention brutale des États-Unis au Venezuela, marquée par l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de son épouse, suscite en Afrique une effervescence interprétative où la rapidité des prises de position l’emporte souvent sur l’analyse informée.

Entre la dénonciation légitime d’une atteinte brutale à la souveraineté et au principe de non-ingérence, et l’adhésion de certains compatriotes africains à une grille de lecture simplificatrice assimilant Maduro au seul archétype du « dictateur » – au nom d’un récit largement façonné par des représentations occidentales –, il devient nécessaire de réintroduire de la nuance.

Une approche rigoureuse consiste à dissocier l’évaluation du régime vénézuélien, avec ses dérives autoritaires et ses impasses politiques, du jugement porté sur le procédé employé, dont la logique de force et le contournement des cadres multilatéraux créent un précédent potentiellement déstabilisateur.

Dans une tribune publiée sur Facebook, le professeur Sam Bokolombe explique que « du point de vue des USA, l’ordonnancement juridique interne américain prévaut sur le chimérique droit international, tandis que le droit congolais prévoit le monisme à primauté du droit international (cfr art. 215 de la Constitution) ». Il ajoute : « Les USA ont mis en œuvre leur droit interne et aucun État ne peut leur interdire de ce faire ».

J’avoue avoir été surpris par cet argument, qui relève davantage de la théorie que de l’analyse rigoureuse des faits au regard du droit international et des enjeux géopolitiques qui caractérisent l’agression militaire américaine. On ne peut brandir l’argument du «droit interne américain» sans tenir compte du contexte général qui a présidé à l’attaque américaine.

Bien avant cette attaque, les médias ont fait état du rassemblement de 15 000 soldats américains dans la région en décembre et du récent déploiement d’un porte-avions américain près du Venezuela. De plus, l’intervention américaine a été décidée par le président américain, elle visait un autre chef d’État et a été menée dans un contexte de relations hostiles entre les États-Unis et le Venezuela. Mieux, Donald Trump a justifié l’opération en invoquant la doctrine Monroe. Formulée en 1823 par le cinquième président des États-Unis James Monroe, cette doctrine, « trop longtemps oubliée » selon Trump, a souvent été brandie pour justifier les interventions américaines au sud du continent américain, considéré par Washington comme sa chasse gardée. D’ailleurs, Donald Trump n’a pas caché ni son ambition de diriger la transition politique au Venezuela ni son intérêt pour les vastes réserves de pétrole du pays.

Dans ce contexte, il est difficile de voir comment cette attaque pourrait être autre chose qu’un « recours à la force » au sens de l’article 2(4) de la Charte des Nations unies. L’argument du « droit interne » américain est d’autant plus léger qu’il est contesté aux États-Unis même, où la Maison-Blanche est accusée d’avoir outrepassé le Congrès pour mener l’attaque contre le Venezuela. Sans remettre en cause les compétences du professeur Bokolombe et des juristes qui s’aventurent imprudemment sur le terrain glissant de la géopolitique, je dirais tout simplement que l’acrimonie à l’égard d’un chef d’État du sud, fût-il autoritaire, ne doit pas conduire des universitaires à prendre des libertés avec les faits et la « science juridique ». Il est vrai que les questions géopolitiques sont complexes et parfois difficiles à en saisir les subtilités. Mais de là à justifier l’injustifiable, il n’y a qu’un pas. Autrement dit, refuser l’agression américaine ne signifie pas absoudre le pouvoir de Nicolás Maduro, pas plus que le critiquer n’autorise à banaliser une opération impérialiste qui reconfigure, au mépris des normes déjà fragiles, les rapports de puissance internationaux.

Je bois mon lait nsambarisé.

Par Patrick Mbeko

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