
PARLONS-EN. Depuis deux semaines, Aya Nakamura, la chanteuse française qui rencontre le plus de succès à l’étranger, est pressentie pour interpréter une chanson d’Édith Piaf lors de la cérémonie d’ouverture des JO 2024. De quoi alimenter une polémique entre détracteurs – parfois ouvertement racistes – et défenseurs de la star.
Pour ma part, je suis plutôt porté à partager avec vous le bon côté de la polémique, ce en quoi et sans le savoir, celle-ci est le reflet d’un monde nouveau que beaucoup en France et ailleurs, peinent à voir venir. Ces polémiques peuvent y donner un coup d’accélérateur.
1.Ces débats sur la personne de Nakamura ont servi énormément de spot publicitaire de la star franco -malienne. Les attaques de l’extrême-droite et d’autres médias ont eu le revers de la médaille en poussant ceux qui ne connaissaient pas encore cette jeune artiste française de s’y intéresser de plus près et de découvrir bon an mal an ce qu’elle est dans sa forme et dans son contenu.
Mise à la une de l’actualité à la veille des J.O. de Paris, Aya Nakamura sort comme la plus grande bénéficiaire de ce tapage médiatique qui la place au cœur de l’actualité et des échanges sur les réseaux sociaux. Qu’elle soit retenue ou pas sur la liste de musiciens devant ouvrir ce bal international de J.O. 2024, l’histoire retiendra que son talent artistique a fait plus parler d’elle que toutes les disciplines sportives réunies de cette organisation sportive mondiale.
2.Les attaques directes contre cette artiste noire ont galvanisé la communauté d’origine africaine autour de « sa » fille. Tous les africains ( de tous les pays) semblent faire bloc autour de celle qui est lynchée dans les médias à cause de la couleur noire de sa peau. L’Afrique tout entière dont l’identité humaine a toujours été niée par les mêmes détracteurs de Nakamura, se reconnaît dans les attaques et le martyre que subit sa fille et y voit, au mieux la récidive, au pire la continuité de la volonté de l’homme blanc de nier que l’homme africain soit au même diapason que le reste du monde.
Quelque part ces polémiques sont en train de servir de fusible au réveil de la conscience noire et de la nécessité de ne jamais déposer les armes du combat panafricain résumé ici dans l’affirmation de l’identité noire dans l’espace outre-africain et dans la conquête de la reconnaissance de l’égalité des droits entre les peuples et les races.
3.Avec ses 12 millions d’auditeurs par mois sur Spotify, Aya Nakamura est considérée comme la chanteuse francophone la plus écoutée au monde. Son français se mêle aux expressions populaires du Mali et au langage de la rue du quartier de banlieue où elle a grandi, à Aulnay sous-Bois. Tant que le comité d’organisation des JO (ou Emmanuel Macron lui-même, visiblement) ne tranchera pas, nul doute que les polémiques continueront d’être attisées. Ce tintamarre médiatique fait le bonheur de l’Elysee qui y trouve son compte tant qu’il détourne l’attention du peuple français sur l’actualité des questions épineuses à l’instar de celle de l’implication de la France dans la guerre d’Ukraine.
« Vous pouvez être raciste mais pas sourd. C’est ça qui vous fait mal ! Je deviens un sujet d’état numéro 1 en débats ect mais je vous dois quoi en vrai ? Kedal » c’est en ces termes qu’Aya Nakamura répond aux attaques d’extrême-droite. Elle ne doit rien à personne. Elle n’a même pas quémandé de chanter à l’ouverture des J.O. La proposition lui a été faite par Macron sans que ne soit publié un communiqué officiel. C’est plutôt son talent artistique pur qui la met au devant de la scène mondiale et ça, personne ne peut le lui contester.
Et ce que les contempteurs et détracteurs d’Aya ignorent, c’est que cette artiste est le chouchou des jeunes de moins de 35 ans, toutes races confondues. Ils ont tort de faire semblant d’être sourds et de faire le DÉNI de l’évidence qui crève les yeux.
Les attaques contre la personne de l’artiste française, pour des raisons non artistiques galvanisent les jeunes de cette génération Y qui ont eu la chance d’étudier dans des salles de classe où tous les cinq continents sont représentés et ne souffrent plus de ce triste complexe de supériorité de l’homme blanc ni non plus de clichés raciaux comme leurs aînés. Ces attaques contre leur idole ont plutôt eu l’effet contraire de nourrir de la nausée vis-à-vis de la vision du monde de leurs aînés et de la conscience vive de former le début d’un monde nouveau où les êtres humains ne seront plus jugés selon la couleur de leur peau mais simplement pour leur prestation individuelle et leur dignité humaine fondamentale.
4.Ce discours de mépris et de haine raciale s’est surtout développé dans le camp très droitier, où l’on agite la fibre identitaire, estimant que ces choix racontent un pays ayant honte de ses valeurs. Disons-nous la vérité : cette cérémonie d’ouverture des J.O. 2024 ne vise pas à « célébrer la République ou la Nation française », mais l’Olympisme né en Grèce et réhabilité, voici un siècle, par le baron Pierre de Coubertin. Tablant sur trois valeurs cardinales ( l’excellence, le respect et l’amitié), l’olympisme ne se reconnaît nullement dans la déferlante xénophobe française. L’olympisme qui n’est pas d’origine française mais hellène ( grecque) a pour pour principal objectif d’aider à encourager de meilleurs relations entre les communautés et les nations, nous aidant ainsi à vivre en harmonie les uns avec les autres. Le peuple français qui a invité le monde entier en juillet prochain à Paris doit être conséquent avec lui-même. Ces polémiques ont mis à nu l’autre côté hideux de sa belle devise nationale« fraternité, égalité et liberté ) et il lui reste quatre mois pour s’en guérir en vue de se montrer à la hauteur de cet événement mondial.
5.Ces polémiques autour d’Aya Nakamura intronisée il y a quelques mois la nouvelle égérie mondiale de la marque de parfum Lancôme, sont révélatrices de notre époque, autant sur l’esthétique que sur la façon dont l’artiste est attaquée ou défendue. Pourtant la véritable problématique culturelle du monde se trouve résumée par le politologue Olivier Roy dans son ouvrage publié en 2022 « L’Aplatissement du monde » (Seuil), un ouvrage dans lequel l’auteur analyse les conséquences de la crise culturelle qui traverse nos sociétés. Il met au centre de cet essai le thème de la « déculturation mondiale » avec les mécanismes et les effets paradoxaux suivants : où les dominants se vivent aussi menacés et souffrants que les dominés ; où le globish et le manga deviennent des simulacres qui annihilent la richesse de la langue anglaise ou de la culture japonaise ; où les « process » de communication fabriquent un « devenir autiste ». Au-delà de ce qui se dit sur Aya Nakamura, il faille saisir ce phénomène d’autisme culturel qui frappe des nouvelles sociétés multiculturelles en pleine reconstruction.
6.Tout domaine respecté, Aya Nakamura dans sa sphère musicale, s’associe à la manière dont Yannick Noah ( tennis), Zinedine Zidane ( football) et Teddy Riner ( judo), tous français d’origine étrangère, ont fait briller l’étoile française sur le panthéon sportif mondial. Les statistiques françaises sont claires là-dessus et reconnaissent à l’unanimité qu’Aya Nakamura est présentement l’artiste francophone qui se vend le mieux dans le domaine et qui vend positivement la culture française au reste du monde. La France ne réalise pas encore la richesse qui est la sienne d’être métissée, d’avoir brassé de nombreuses races et cultures et par là de s’être donné l’antidote contre la loi implacable d’affaiblissement et de disparition de tout empire. Ces nouveaux venus constituent sa seule chance de survie pour vu qu’elle accepte cette nouvelle donne sociologique qui devrait faire sa force. La France doit s’accepter dans son nouveau costume de pluriculturalisme en vue de survivre au lieu de s’accrocher à son identité du français aux « yeux bleus ». La nécessité de ce nouveau regard identitaire sur elle-même est la condition sine qua non pour ne pas sombrer dans une agonie qui la portera inexorablement vers son extinction civilisationnelle.
Par Germain Nzinga