
TRIBUNE. Il est des silences qui valent réquisitoire, et des verdicts qui, parce qu’ils ne viennent ni de l’opposition, ni de la presse critique, ni de ces prétendues « officines de déstabilisation » que le pouvoir invoque chaque fois qu’il est confronté à ses propres échecs, sont infiniment plus accablants que tous les discours politiques.
Le 24 juin 2026, ce n’est pas un adversaire du régime qui a sanctionné la trajectoire financière du Gabon. Ce n’est pas un pamphlétaire, ce n’est pas un militant, ce n’est pas un responsable politique en quête de polémique. C’est Moody’s.
En faisant passer la perspective souveraine de notre pays de « stable » à « négative », tout en maintenant sa note à Caa2, c’est-à-dire à un niveau déjà profondément dégradé dans la catégorie spéculative, l’agence internationale a accompli ce que les communicants du pouvoir s’efforcent d’empêcher depuis près de trois ans : elle a confronté le récit aux chiffres, les promesses aux comptes, les annonces aux ressources disponibles, et la mise en scène de la puissance publique à la réalité de sa solvabilité.
Le constat est lourd : besoins de financement élevés, accès aux marchés contraint, risques croissants liés à la dette, tensions sur la capacité de l’État à honorer ses engagements, et possibilité que l’audit en cours fasse apparaître des passifs supplémentaires, des arriérés, des garanties ou des obligations qui ne sont pas encore pleinement intégrés dans la photographie officielle des finances publiques.
Autrement dit, les analystes internationaux ne se contentent plus d’interroger le niveau de la dette. Ils s’interrogent désormais sur son périmètre réel, sur la qualité de l’information budgétaire et sur la capacité du gouvernement à présenter une image exhaustive de ses engagements.
Voilà où nous en sommes. Voilà ce que pèse aujourd’hui, sur les marchés, la parole d’un pouvoir qui multiplie les annonces, accumule les engagements et raréfie les preuves.
I- LE GRAND ECART ENTRE LE VERBE ET LE BILAN
Depuis l’origine, j’ai défendu une distinction qui n’a rien d’académique : il y a une différence entre changer de régime et changer de système. On peut renverser des hommes, renouveler les visages, rebaptiser les institutions et conserver pourtant intactes les pratiques qui ont conduit le pays au surendettement, à l’opacité budgétaire, à la dépendance financière et à la faiblesse chronique de son économie productive.
La dégradation prononcée par Moody’s constitue l’illustration la plus crue de cette permanence.
Car que nous a-t-on promis depuis le 30 août 2023 ? La restauration de l’État, l’assainissement des comptes, le redressement de l’économie, le retour de la confiance, la relance de l’investissement, l’industrialisation, les grands projets, les emplois massifs et le décollage du Gabon.
Le récent discours présidentiel devant le Parlement réuni en Congrès en a constitué le point d’orgue : un vaste catalogue d’assurances, de chantiers, de milliards, de perspectives et de lendemains présentés comme déjà garantis par la seule volonté du pouvoir.
Mais le discours de relance et de grands projets se heurte désormais frontalement à la crédibilité financière internationale. On ne décrète pas la confiance des marchés à coups de communiqués triomphants. On ne finance pas durablement des infrastructures avec une perspective souveraine négative, un accès au crédit qui se resserre, un coût de l’emprunt qui augmente et des investisseurs qui doutent de la soutenabilité des comptes publics. On ne transforme pas une économie en empilant des projets, sans expliquer leur financement, leur rentabilité, leur hiérarchie, leur calendrier et leur incidence sur la dette.
Un État ne se gouverne pas par annonces. Il se gouverne par des recettes sincères, des dépenses maîtrisées, des priorités ordonnées, des engagements mesurés et des comptes que l’on accepte de soumettre au contrôle. Tout le reste n’est que mise en scène. Et les agences de notation, elles, ne sont pas conviées au spectacle.
II- LE RETOUR VERS LE FMI : LA FIN DU RECIT DE L’AUTOSUFFISANCE FINANCIERE
C’est ici que l’histoire devient implacable. Car le même pouvoir qui proclame à longueur de discours une souveraineté retrouvée est engagé, depuis plusieurs mois, dans des échanges avec le Fonds monétaire international en vue d’un accompagnement financier et d’un programme de réformes.
La prudence oblige à rappeler qu’aucun accord définitif ne doit être présenté comme acquis tant qu’il n’a pas été formellement approuvé. Mais la direction prise ne fait guère de doute : le Gabon cherche de nouveau l’appui du FMI pour restaurer sa crédibilité, rassurer les créanciers, sécuriser ses financements et rétablir des équilibres que le gouvernement n’est manifestement pas parvenu à reconstruire seul.
On ne saurait imaginer démenti plus éclatant au récit officiel. La souveraineté que l’on proclame dans les discours, on s’apprête à la négocier dans les bureaux du Fonds. La discipline que l’on refuse de s’imposer devant les citoyens, il faudra l’accepter devant les bailleurs. Les comptes que l’on présente de manière fragmentaire au Parlement, il faudra les ouvrir davantage aux experts internationaux. Les arbitrages que l’on évite politiquement au Gabon, il faudra les inscrire dans un cadre de réformes surveillé de l’extérieur.
Le retour vers le FMI ne sera donc pas une victoire diplomatique. Il sera d’abord l’aveu qu’après avoir promis de tout faire, de tout financer et de tout transformer, le pouvoir ne dispose plus de la crédibilité suffisante pour être cru sur parole.
III- CE QUE LE FMI DEMANDERA EST PRECISEMENT CE QUE LE POUVOIR PEINE A GARANTIR
Le FMI ne financera pas les illusions. Il exigera, comme partout, des politiques prudentes, une meilleure gestion des finances publiques, une trajectoire de dette crédible, davantage de transparence et des réformes capables de réduire durablement les déséquilibres. Stabilité macroéconomique, transparence budgétaire, réforme des finances publiques. `
Énonçons-le sans détour : chacune de ces exigences ressemble à un acte d’accusation formulé dans le langage feutré de la technocratie financière.
La stabilité macroéconomique ? Elle suppose une discipline que contredisent les engagements pris sans financement suffisamment établi, les projets annoncés avant d’être évalués et la tentation permanente de gouverner par la dépense.
La transparence budgétaire ? Elle exige que soient publiés l’ensemble de la dette, les arriérés, les garanties, les engagements hors bilan, les dettes des entreprises publiques et les obligations susceptibles de retomber sur l’État. Elle est l’exact contraire d’une culture administrative où l’information est fragmentée, retardée, embellie ou réservée à quelques initiés.
La réforme des finances publiques ? Elle suppose de la rigueur, de la continuité, de la compétence et une volonté de rendre des comptes qui ne peuvent s’accommoder d’une gestion conduite par à-coups, dérogations, urgences, effets d’annonce et décisions concentrées.
Le Gabon va donc devoir démontrer à des tiers ce que son gouvernement refuse encore de démontrer pleinement à ses propres citoyens.
C’est cela, l’humiliation des comptes que l’on ne pouvait pas tenir.
IV- L’AUDIT DE LA DETTE : LA VERITE PEUT COUTER PLUS CHER QUE LE MENSONGE
Il faut, dans ce débat, tenir une ligne de clarté.
L’audit intégral de la dette est nécessaire. Il est même indispensable. Aucun pays sérieux ne peut être gouverné sans savoir exactement ce qu’il doit, à qui il le doit, dans quelles conditions, pour quels projets, avec quelles garanties et selon quels échéanciers.
Mais cet audit n’est pas une opération sans risque. S’il révèle des passifs non recensés, des arriérés supplémentaires, des garanties accordées à des entreprises publiques, des dettes commerciales accumulées, des engagements contractuels différés ou des obligations jusqu’ici absentes de la présentation officielle, alors la situation réelle du Gabon apparaîtra plus dégradée encore que celle déjà décrite par les agences.
L’audit peut donc ouvrir une boîte noire. Et lorsque la vérité des comptes apparaît au moment même où un pays négocie un programme de stabilisation, cette vérité n’est jamais neutre. Elle réduit les marges de manœuvre, renforce les exigences des bailleurs, durcit les arbitrages et accroît la pression sur les dépenses.
Il serait toutefois trop facile, pour le pouvoir actuel, de transformer cet audit en instrument de propagande dirigé exclusivement contre le passé. Les responsabilités antérieures doivent être établies, mais les dépenses engagées depuis le 30 août 2023 doivent l’être avec la même rigueur. La transparence ne peut pas être rétroactive pour les autres et facultative pour soi-même.
La dette ancienne doit être auditée. La dette nouvelle également. Les engagements du passé doivent être expliqués. Ceux du présent aussi.
V- LES DEPENSES SOCIALES NE DOIVENT PAS DEVENIR LA VARIABLE D’AJUSTEMENT
Mais il y a plus grave que l’humiliation financière : il y a le risque social.
Quand les finances se dégradent, les gouvernements commencent toujours par jurer que le social sera protégé. Puis, lorsque la contrainte devient effective, lorsque le service de la dette enfle et que les bailleurs réclament des résultats, les arbitrages produisent leurs victimes. Le Gabon ne peut accepter que les jeunes, les familles modestes, les retraités, les fonctionnaires, les patients et les élèves paient le prix d’une politique financière imprudente qu’ils n’ont jamais approuvée.
La protection du social ne doit donc pas rester une formule glissée dans les discours ou dans les lettres d’intention adressées aux institutions internationales. Elle doit devenir une obligation vérifiable : planchers de dépenses, programmes identifiés, indicateurs publics, contrôle parlementaire réel. Et les vraies questions doivent être posées dès maintenant. Le gouvernement devra répondre à des questions simples.
Quelles dépenses sociales seront sanctuarisées ? Quels projets seront reportés ? Quelles institutions verront leurs budgets diminuer ? Quels privilèges seront supprimés ? Quels engagements non prioritaires seront abandonnés ? Quelles garanties seront données pour empêcher que l’école, la santé, l’université, l’emploi et la protection sociale ne deviennent les variables d’ajustement d’une crise fabriquée ailleurs ?
Sans réponse précise, toute promesse de protection du social ne sera qu’une formule de plus.
VI- LA JEUNESSE, JUGE DE PAIX DE TOUTES LES PROMESSES
Reste le test le plus impitoyable de tous, celui qu’aucun rapport, aucune cérémonie et aucun discours ne peuvent maquiller : le chômage des jeunes. Lancinant. Persistant. Massif. Insensible à la rhétorique officielle.
La jeunesse gabonaise a entendu les promesses de création d’emplois, les annonces de formations, les programmes d’insertion, les incubateurs, les grands chantiers et les appels à la patience. Mais elle mesure chaque jour l’écart entre les paroles prononcées au sommet de l’État et la réalité vécue dans les familles.
Un chantier temporaire n’est pas une politique de l’emploi. Un recrutement ponctuel n’est pas une stratégie économique. Une remise de financements devant les caméras n’est pas une transformation du tissu productif. Une promesse présidentielle n’est pas un emploi.
Le problème est plus profond. Le Gabon demeure dépendant de la rente, de la dépense publique et de la capacité de l’État à emprunter et redistribuer. Le secteur privé national reste fragile, les petites et moyennes entreprises souffrent des retards de paiement, la commande publique manque de transparence, la formation reste trop souvent déconnectée des besoins de l’économie et la diversification demeure davantage proclamée que réalisée.
Dans ces conditions, comment croire aux assurances données devant le Congrès lorsque les perspectives financières se dégradent, que le coût du financement augmente et que le gouvernement s’apprête à accepter un cadre plus contraignant ?
La jeunesse est le juge de paix de ce pouvoir. Elle ne jugera pas sur les discours. Elle jugera sur les emplois. Elle ne jugera pas sur les maquettes. Elle jugera sur ses perspectives. Elle ne jugera pas sur les milliards annoncés. Elle jugera sur ce qui lui reste réellement lorsque les dettes auront été remboursées.
VII- LA VERITE DES COMPTES CONTRE LA PROPAGANDE ECONOMIQUE
Ce dont le Gabon a besoin aujourd’hui, ce n’est pas d’un nouveau slogan, ni d’une campagne de communication, ni d’un catalogue de projets. C’est d’une vérité économique.
Le pouvoir doit publier l’état consolidé de la dette : arriérés, garanties accordées, engagements hors bilan, dettes des entreprises publiques, échéances annuelles, coût réel du service de la dette, ressources effectivement mobilisables, liste des projets susceptibles d’être différés. Il doit rendre publics les principaux éléments du dialogue avec le FMI, dire quelles réformes sont envisagées, quels sacrifices pourraient être demandés et quelles dépenses seront réellement protégées.
Il doit surtout admettre que critiquer sa politique économique ne relève ni de la malveillance ni de l’opposition systématique. Lorsqu’un pays voit sa perspective dégradée, ses besoins de financement exploser, sa dette inquiéter, son accès au marché se resserrer et son gouvernement solliciter le FMI, le devoir des responsables politiques, des économistes, des parlementaires, des syndicats, de la société civile et des citoyens est de poser des questions – non de se taire. L’État n’est pas une entreprise de communication. Le budget n’est pas un discours. La dette n’est pas une abstraction. Chaque franc emprunté aujourd’hui sera remboursé demain par le contribuable gabonais – en impôts, en renoncements, en services dégradés ou en investissements différés.
VIII- LE POUVOIR PROMET, LES AGENCES NOTENT, LE PEUPLE PAIE
Je n’écris pas ces lignes pour me réjouir d’une mauvaise nouvelle. La dégradation financière du Gabon est ma peine avant d’être mon argument. Elle fragilise l’État, renchérit le coût de la dette, réduit les marges d’action publique et peut compromettre l’avenir de générations qui ne sont responsables ni des erreurs anciennes ni des imprudences nouvelles.
Mais je refuse que l’on continue à gouverner ce pays en confondant la communication avec la gestion, le récit avec le réel, l’endettement avec la richesse et l’annonce avec le résultat.
Le pouvoir peut continuer à présenter chaque alerte comme une difficulté passagère, chaque critique comme une attaque politique, chaque exigence de transparence comme une tentative de déstabilisation. Mais les faits sont têtus. On ne gouverne pas durablement contre les chiffres. On ne développe pas un pays en confondant l’endettement avec la richesse. On ne crée pas la confiance en cachant les risques. On ne protège pas la souveraineté en devenant dépendant des financements extérieurs. On ne prépare pas l’avenir de la jeunesse en lui léguant une dette, des promesses non tenues et une économie sans emplois.
Le Gabon doit sortir de l’économie du spectacle. Revenir à la discipline, à la vérité, à la transparence et à la responsabilité. Hiérarchiser ses projets, protéger ses dépenses sociales, restaurer la confiance des entreprises, payer ses prestataires, soutenir l’emploi productif et publier ses comptes. Comprendre, enfin, qu’un gouvernement ne se juge pas à la hauteur de ses annonces, mais à la solidité de ses résultats.
La perspective négative attribuée au Gabon n’est donc pas seulement une note financière. Elle est le bulletin de santé d’un pouvoir qui a trop promis, trop dépensé, trop communiqué et trop peu démontré.
Le temps des promesses est fini. Le temps des comptes a commencé.
Par Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE
Docteur en Droit, Enseignant à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de l’Université Omar Bongo de Libreville,
Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais,
Ancien Ministre.
Pagesafrik est un site d’information indépendant consacré à l’actualité du Congo (Brazzaville et Kinshsa) et de l’Afrique en général.



